Pierre Rousset

Habillés d’un grand habit couleur sable, blanc ou bleu clair, les ouvriers des métiers à tisser emplissent le petit local syndical – tous des hommes ; c’est ici un travail masculin. Nous sommes à Etehad dans les environs de Karachi, capitale du Sind, principale métropole industrielle et portuaire du Pakistan. Plusieurs des présents viennent d’être libérés sous caution. Leur crime, comme celui de leurs camarades alors encore emprisonnés : avoir voulu constituer un syndicat dans des entreprises qui vivent sous un véritable régime de terreur patronale, la Etehad Power Looms Labour Union [1], affiliée à la National Trade Union Federation (NTUF) [2]. Pour cela, ils ont été enlevés par les Rangers (des paramilitaires), torturés, emprisonnés, accusés de racket et déférés devant une juridiction antiterroriste.

Ils parlent tour à tour et avec beaucoup d’éloquence de la condition qui leur est faite. Ils ont beaucoup à dire. De la pauvreté et de cette hantise du chômage qui les conduisent à accepter de travailler sous des conditions inacceptables, inhumaines. Dans cette région où la température peut monter jusqu’à 48 degrés en juin (il fait déjà 38 et nous sommes en avril), les ateliers sont étouffants. Pourtant, si un ouvrier à l’audace de demander l’installation d’un ventilateur, il est immédiatement renvoyé chez lui sans espoir de retour… Aux yeux des patrons et de leurs chiens de garde, les travailleurs n’ont qu’un droit : courber l’échine, se taire, subir.

Mais comment ces ouvriers peuvent-ils à ce point être privés de tous droits, même les plus élémentaires ? Très simplement parce que, légalement, ils n’existent pas : l’usine elle-même n’est pas déclarée, n’a pas d’existence légale ; un peu comme, en France, des ateliers clandestins (dans le textile, aussi !). Sauf qu’ici, il s’agit d’entreprises grandeur nature, de zones industrielles sauvages qui sortent de terre au vu et au su de tous, avec la complicité active des partis gouvernants et des « forces de l’ordre ». Sauf qu’ici, il n’est pas besoin de s’attaquer à des immigrés sans papiers pour les soumettre à un régime d’exploitation totalitaire.

Les compagnies en cause ont pourtant pignon sur rue. Elles sont formellement installées dans des zones industrielles contrôlées. Elles soignent leur publicité et poussent l’hypocrisie jusqu’à publier sur Internet des chartes de bonne conduite ; mais l’essentiel de la production se fait ailleurs. A une demi-heure de route du Centre de Karachi. On la déplace au gré des convenances. Si la protestation populaire contre la surexploitation se fait pressante, des camions viennent chercher matières premières et machines. Un ou deux jours plus tard, l’usine fonctionne à nouveau, quelques kilomètres ou dizaines de kilomètres plus loin.

Le patronat use de bien des moyens pour imposer sa loi. L’endettement permanent est l’un des mécanismes les plus traditionnels de l’asservissement des travailleurs : un prêt est « consenti » à l’embauche qui ne pourra jamais être remboursé, tant les salaires sont bas. Si cela ne suffit pas à faire taire un syndicaliste, la liste noire est une mesure de coercition redoutable. L’ouvrier licencié par un patron ne sera réembauché par aucun autre. Pire, ses frères risquent d’être aussi interdits d’emploi – « même mes cousins ! », s’exclame l’un des présents. Par la dette et la menace de chômage forcé, le patronat fait des familles ses otages.

L’entente patronale verrouille le système. En France, des associations patronales peuvent constituer discrètement une caisse noire pour aider l’un des leurs à faire face à une grève. Les ouvriers que je rencontre sont confrontés au cas de figure inverse ! Conscient que trop c’est trop, certains entrepreneurs seraient prêts à des concessions salariales, mais en sont empêchés. Le patronat local a en effet décidé d’infliger une très lourde amende à quiconque accepterait d’augmenter les salaires.

En sus des hommes de main, l’armée et la police sont aux ordres. Ainsi, c’est à la demande de leur employeur que sept syndicalistes ont été arrêtés par les Rangers le 21 mars, peu avant ma venue, puis sévèrement torturés : Saif Ur Rehman, Naik Muhammad, Irshad, Muhammad Rome, Nizam Uddin, Akhter Ali et Hazrat Yousaf. A la suite d’une première vague de protestation, six détenus ont été remis à la police le 23 mars, le septième, Hazrat Yousaf, étant libéré.

Comme les ouvriers étaient employés au noir, le patron a prétendu que les salaires (non déclarés) qu’ils avaient reçus lui avaient été extorqués. Les syndicalistes ont été à nouveau torturés pour signer de faux aveux de racket, ce à quoi ils se sont refusés. Le 24 mars, ils ont été traduits devant le tribunal antiterroriste de Karachi. Le juge a ordonné que les victimes reçoivent des soins médicaux, mais s’est refusé à ordonner une enquête sur le recours à la torture.

De nombreuses mobilisations ont eu lieu au Pakistan, sous l’impulsion notamment de la NTUF, doublée d’une campagne de solidarité internationale menée par le mouvement syndical, mais impliquant aussi l’Union européenne, mobilisée sur les cas de torture. Les six détenus ont finalement été libérés dans la nuit du 14 au 15 mai (après le dépôt d’une caution de 600.000 roupies). C’est une victoire importante. Il est en effet très rare que la libération sous caution soit accordée dans le cadre des juridictions antiterroristes. La Etehad Power Looms Labour Union s’est immédiatement mobilisée en l’honneur des syndicalistes libérés et pour réaffirmer ses revendications.

L’affaire est cependant loin d’être close. Ils sont en effet douze syndicalistes à être traduits devant la juridiction antiterroriste : Saif Ur Rehman, Bacha Wali (Naik Muhamed), 
Akhter Ali, Nizam Uddin, 
Muhammed Rome, Irshad, Abdul Muhamed, Muhammed Amin, 
Sana Ullah, Azam Khan, Khan Zareen, Umer Gul. La prochaine audition est prévue pour le 22 mai.

Lahore, Faisalabad, Gilgit

Lahore : Pearl Continental

La politique de criminalisation des mouvements populaires et syndicaux se déploie dans tout le pays. C’est ce que dénonce, par exemple, la fédération internationale d’organisations syndicales UITA [3] dans le cas du combat des employés de l’hôtel Pearl Continental à Lahore. Le syndicat [4] a mené une lutte très difficile pour imposer sa reconnaissance, contre l’obstruction de la direction, des menaces et la collusion avec les autorités locales. Il a finalement emporté les élections syndicales en février dernier.

La direction de l’hôtel a alors usé d’une tactique déjà éprouvée lors de la bataille poursuivie une décennie durant à l’hôtel Pearl Continental de Karachi. Elle a fait vandaliser et mettre le feu à une chambre, pour accuser les dirigeants syndicaux d’actes criminels. Un mois plus tard, de nouvelles charges ont été ajoutées, tombant sous le coup des lois antiterroristes pouvant justifier des peines de 20 ans de prison !

Est-il besoin de préciser que le propriétaire de la chaine hôtelière Pearl Continental, Sadruddin Hashwani, est l’un des hommes les plus riches du pays ?

L’UITA a lancé une campagne de solidarité envers les dirigeants syndicaux de Pearl Continental [5].

Les « six de Faisalabad »

Nous avons déjà présenté la gravité de la situation à Faisalabad, le grand centre de production textile du Pendjab, où six dirigeants syndicaux ont été condamnés à 590 années de prison par une juridiction antiterroriste [6] Il s’agit, comme à Karachi, de travailleurs textiles des métiers à tisser (même si dans ce cas, l’existence des entreprises est légalement déclarée).

La police a arrêté un septième ouvrier des métiers à tisser, Mehmood Ahmad, sous les mêmes chefs d’accusation que les premiers « six de Faisalabad », bien qu’il n’était pas présent sur les lieux des incidents. Depuis deux ans, il avait échappé à l’arrestation, mais avait dû reprendre son travail dans le quartier de Sadhar pour faire vivre sa famille. C’est là que les policiers sont venus le chercher.

Cette nouvelle arrestation a provoqué une réaction très forte de la part des travailleurs du secteur. Bien des usines ont été désertées et la route principale, Jhang Road, a été bloquée par plus de 5.000 ouvriers selon les informations que nous avons reçues. La direction du Labour Qaumi Movement (LQM) a pu négocier en position de force avec la police, menaçant d’organiser une grève dans l’ensemble de la ville. Le 15 mai, Mehmood Ahmad a été relâché.

L’acte d’accusation contre les « six de Faisalabad » ne tient pas l’eau. Ils ont fait appel devant la cour suprême de la province. L’appel a été en principe jugé recevable, mais la date d’audience n’est toujours pas fixée.

Alors que la justice prend ainsi son temps, trois autres militants syndicaux ont été arrêtés sous des chefs d’inculpations analogues. Ainsi, les “6” de Faisalabad sont aujourd’hui 9…

Gilgit : les « cinq de Hunza »

Nous reviendrons bientôt sur la situation des « cinq de Hunza », eux aussi poursuivis sous la juridiction antiterroriste à Gilgit, dans le nord du pays, pour avoir défendu les droits de la population de la vallée de Hunza, dévastée par une catastrophe naturelle.

Disons seulement pour l’heure que la campagne de solidarité a obtenu de premiers résultats. Douze jours après avoir été battus et torturés pour la seconde fois, Baba Janb et ses camarades ont enfin reçu la visite d’un docteur. La presse nationale a commencé à faire état de leur situation, ce qui est très important, car on craint que leur transfert forcé dans une prison de haute criminalité ait pour objectif de les faire discrètement assassiner par des détenus de droit commun [7].

Les manœuvres d’intimidation se poursuivent à Gilgit. Ainsi, six militants du Front de la jeunesse progressiste ont été arrêtés le 13 mai alors qu’ils collaient des affiches, mais devant les protestations, ils ont dû être relâchés par la police – qui ne savait d’ailleurs pas sous quel chef d’inculpation ils pouvaient être maintenus en détention.

Les « cinq de Hunza » ont eux aussi fait appel à la cour pour demander (au moins) leur libération sous caution, mais voilà trois fois déjà que l’audition a été reportée sous des prétextes divers par les juges qui en avaient pourtant fixés eux même les dates. L’audience est actuellement programmée pour le 5 juin…

Karachi, Lahore, Faisalabad, Gilgit… et en bien d’autres endroits encore, comme dans la ferme militaire d’Okara ou le village de Dehra Sehgal, non loin de Lahore, les militant.e.s pakistanais ont besoin de notre solidarité. Elle ne doit pas leur être comptée !

Notes

[1] Syndicat des travailleurs des métiers à tisser d’Etehad.

[2] Fédération nationale des syndicats.

[3] Union internationale des travailleurs de l’alimentation, de l’agriculture, de l’hôtellerie-restauration, du tabac et des branches connexes (UITA).

[4] Pearl Continental Hotel Employees Union Lahore.

[5] Voir http://www.iuf.org/cgi-bin/campaign… et sur ESSF (article 25127), Pakistan hotel union leaders jailed and face criminal charges after union wins recognition election !.

[6] Voir Pierre Rousset et Danielle Sabai (article 23505), Appel à la solidarité face à la répression syndicale et politique au Pakistan. Pour plus d’information, cliquez sur le mot clé Faisalabad.

[7] Voir Pierre Rousset et Danielle Sabai (article25108), Appel urgent : Menace de mort sur des détenus politiques au Pakistan. Pour plus d’information, voir les mots clés : JAN Baba et Gilgit Baltestan.

 

Posted by: daniellesabai | 21 April 2012

Wukan : Un symbole de la résistance populaire en Chine rurale

Isabelle Zhang

Les termes du débat sur l’avenir du système politique chinois sont souvent définis à partir de trois perspectives différentes : certains croient en une transition démocratique impulsée par des mouvements de citadins et d’intellectuels(1), d’autres croient en un soulèvement populaire légitimé par les inégalités sociales et la corruption(2), enfin certains pensent que l’on pourrait assister à une réforme guidée lentement par les élites du Parti communiste(3). Ces trois perspectives portent en elles des visions différentes des racines des tensions et des rapports de force actuels dans la Chine contemporaine.

Mais que soient mis en avant la classe ouvrière, les classes moyennes ou les élites politiques en tant que sujet des transformations politiques, un caractère commun à ces trois perspectives est de considérer la ville comme le lieu de changement.

Pourtant, la protestation massive qui s’est développée à Wukan (un village de bord de mer de la province de Guangdong dans le sud de la Chine) à la fin de l’année 2011, a attiré l’attention sur les campagnes, d’où la révolution chinoise a émergé.

L’acquisition de la terre au cœur de luttes sociales chinoises

La protestation de Wukan est le résultat de la conjonction de deux facteurs – la corruption des autorités locales (cunweihui, le comité du village qui est directement lié au Parti communiste), et la question de qui possède la terre dans les campagnes – deux problèmes de la plus grande importance dans la Chine rurale depuis le début des privatisations à partir de 1978.

En effet, l’acquisition de la terre prend une place de plus en plus centrale dans la contradiction sociale en Chine aujourd’hui. Après la révolution communiste en 1949, le système social était fondé sur la distinction binaire ville/campagne qui définit à la fois les droits de citoyens et les droits à la terre. À l’époque communiste, la terre des villes appartenait à l’État pour permettre la construction d’usines et d’entreprises publiques ; la terre des campagnes appartenait à des collectifs de paysans (commune, gongshe) et était destinée à un usage agricole. La réforme économique entreprise en 1978 a changé ce système. Une nouvelle loi de 1991, qui distingue le « droit d’usage » et le « droit de possession », a permis aux autorités locales de louer la terre à d’autres acteurs économiques avec l’accord des villageois et avec des compensations(4). En réalité, le travail du comité du village n’est pas toujours transparent et ce malgré l’existence d’élections au niveau du village(5). Cela crée donc une source majeure de conflits en Chine aujourd’hui. Du fait de l’urbanisation rapide, la frontière géographique entre la « ville » et la « campagne » tend à devenir vague. Cela a créé des opportunités financières pour des cadres politiques dans les campagnes qui ont fait de gros bénéfices en vendant la terre à des agences immobilières sans l’accord des villageois. Des milliers de manifestations ont explosé autour de la vente de terre et des compensations dérisoires.

C’est ce scénario qui est à l’origine de la lutte des villageois de Wukan. Depuis 1993, le comité du village a vendu petit à petit les terres collectives à des sociétés de construction. Alors que les représentants officiels ont reçu des profits dépassant plus de 70 million de yuans, les frais de compensation n’étaient que de 550 yuans (55 euros) par famille. Une mobilisation visant à la démocratisation du comité de village et à la réévaluation de la valeur des terres a ainsi commencé.

Mobilisation et répression

Tout comme durant le Printemps arabe, les jeunes ont joué un rôle central dans l’organisation de la mobilisation. L’expérience du travail dans les villes les a rendus plus conscients de l’injustice du monopole du pouvoir par le comité du village. Ainsi, en 2009, un réseau social nommé les « Jeunes Radicaux de Wukan » s’est créé pour discuter de la situation du village. Le réseau a diffusé les discussions à l’aide de vidéos, de tracts et de chansons qui soulignaient la corruption et évoquaient la résistance.

En septembre 2011, 5 000 villageois ont manifesté devant le comité du village. Face à la pression, les officiels du comité se sont sauvés et les villageois ont élu treize représentants pour négocier avec les officiels de Guangdong. Ils ont surtout demandé aux officiels d’enquêter sur la corruption du comité du village et des compensations pour les pertes financières des villageois. Cette protestation a obtenu une réponse favorable des autorités de Guangdong.

Mais après un mois d’attente sans effets, une autre pétition collective a été lancé en novembre avec le slogan « Donnez-nous la terre agricole » et « À bas la corruption ! ». Cette nouvelle action a été violemment réprimée par les autorités. Le 9 décembre, les autorités ont arrêté cinq membres du comité du village temporaire jugé « illégal» par les officiels. En même temps, le maire de Lufeng a annoncé que tous les problèmes soulevés par les villageois avaient été résolu et le cas de Wukan devait être soldé par la démission de l’ancien représentant du comité du village de Wukan.

Le lendemain, les villageois ont appris avec stupeur la mort en garde à vue de Xue Jing-po, 47 ans, vice-président du comité du village temporaire. La police a nié toute responsabilité. Submergés par la colère et le chagrin, les villageois ont décidé de résister pour protéger les autres militants contre de nouvelles arrestations. Ils ont établis des barricades à l’entrée du village pour empêcher son accès aux officiels et aux policiers. Seuls les journalistes venant de Hong Kong et de pays étrangers ont été autorisés à entrer, les villageois se méfiant des journalistes chinois susceptibles d’être membres des services secrets.

Dans les dix jours qui ont suivis, la tension est montée sensiblement, en particulier du fait de l’attention portée par les médias étrangers. La police a coupé l’eau, l’électricité et les vivres aux villageois qui ont dû vivre sur leurs réserves et avec la solidarité des villages avoisinants. En même temps, les manifestations continuaient avec des revendications fermes : élection démocratique des responsables locaux, obtenir la dépouille de Xue et continuer à enquêter sur la corruption du comité de village.

Mais la défiance s’était installée à l’égard des cadres de la ville de Guangdong et les villageois ont demandé l’intervention de Pékin. Face aux calomnies « de conspiration avec les médias étrangers » répandues par les officiels, les villageois sont restés solidaires, ont maintenus leurs revendications et la demande d’intervention du gouvernement à Pékin. Après dix jours de manifestations et de confrontations avec des policiers venant de la ville, et malgré la rumeur d’une intervention de l’armée, les villageois ont été soulagés par la tournure des évènements le 20 décembre. Le vice-secrétaire de Guangdong a fait un discours télévisé annonçant que les revendications des villageois de Wukan étaient « raisonnables » précisant que s’ils n’organisent pas de manifestations « trop radicales », les autorités sont d’accord pour libérer les quatre personnes encore retenues et pour répondre à leurs revendications.

Après une négociation continue entre les villageois et les autorités, le 1erfévrier 2012, la première élection « démocratique » et « transparente » a finalement eu lieu à Wukan. 6 000 villageois ont participé à l’élection et ont élu 109 représentants. Lin(6), 67 ans, un ancien membre de l’armée et le principal négociateur avec les officiels de Guangdong, a été élu Président du comité de village. Le 14 février, la famille de Xue a finalement procédé à l’enterrement de Xue considéré par les villageois comme un martyr.

La lutte de Wukan s’est ainsi conclue par la naissance d’une structure politique autonome et « démocratique » et le nom de Wukan incarne le nouveau paradigme de la lutte du peuple en Chine.

Pourquoi ont-ils réussi ?

Comme nous avons essayé de l’expliquer dans l’introduction, la cause du conflit de Wukan n’a rien d’extraordinaire mais représente un court épisode d’une longue série de conflits. Cependant, plusieurs facteurs ont rendu possible la « réussite » exceptionnelle de Wukan parmi les protestations incessantes dans la Chine rurale d’aujourd’hui.

Premièrement, l’auto-organisation des villageois lancée par les jeunes générations a été un facteur essentiel. Zhuang, le numéro un des « Jeunes Radicaux de Wukan », tient un magasin de prêt-à-porter dans une grande ville près de Wukan. En discutant avec d’autres travailleurs migrants, il a compris que les comportements des pouvoirs locaux étaient scandaleux. Avec un autre jeune né en 1990, ils ont interviewé des vieux des villages sur la privatisation des terres par les élites politiques locales. S’est ainsi forgée la volonté de se battre et une coopération entre les quarante-et-un clans(7). Une division des tâches s’est établie et est devenue plus évidente après la mort de Xue : les vieux s’occupant des négociations avec le gouvernement alors que les jeunes participaient au service d’ordre et restaient au premier rang des manifestations pour se défouler contre les policiers.

Deuxièmement, l’attention portée par les médias étrangers a sans aucun doute aussi été un facteur favorable. Du fait de la position de Wukan près de Guangdong et de Hong Kong, la lutte de Wukan a été suivie de très près par les médias de Hong Kong. Ces derniers ont non seulement envoyé les images de la lutte au monde entier, mais aussi mis la pression sur les gouvernements de Guangdong et Shanwei. Sans cette « publicité » faite par la presse étrangère, les autorités auraient sans doute été moins sous pression.

Outre la proximité avec Hong Kong, une autre caractéristique frappante est la structure politico-économique de Guangdong. Ayant été la première région développée de la réforme économique, Guangdong a une ambiance plus libérale que les autres provinces chinoises. Son gouverneur, Wang Yang, est influencé par le « courant libéral » au sein du Parti communiste. La lutte de Wukan est arrivée juste avant la 18e «Assemblée Nationale de l’État » qui doit renouveler ses cadres. Les pressions internationales des médias ont donc encouragé une approche plus « conciliatrice » de Wang et empêché une répression par les militaires.

Enfin, la revendication pour plus de « démocratie locale » sans pour autant défier la légitimité du Parti communiste, illustre les contradictions de la résistance en Chine aujourd’hui. De fait, dans un contexte de transformation radicale de la société chinoise, le gouvernement central soutient les victimes de violation de loi pour mieux fragmenter les résistances massives(8). Au nom de la « défense des droits » (weiquan) et du « règne par la loi » (fazhi), le gouvernement tolère de plus en plus l’action individuelle pour la défense des droits, mais les mobilisations contestataires et collectives sont sévèrement réprimées(9). L’insistance des villageois à en référer au gouvernement central de Pékin pour défendre leur droit a pour but de délégitimer la répression militaire.

En fait, ce choix ne s’inscrit pas seulement dans une stratégie de négociation, mais est aussi lié à l’héritage complexe du Parti communiste. Pour une grande partie des vieilles générations qui ont vécu l’époque de la révolution communiste et de Mao, le Parti communiste et le gouvernement central véhiculent toujours une image idéalisée qui incarne un régime « qui travaille pour le peuple ». De plus, comme les citoyens se sont enrichis avec les réformes économiques, leur colère se retourne directement et exclusivement vers les responsables locaux, sans souhaiter le renversement total du pouvoir à Pékin. Ainsi le père de Zhuang, a affirmé que « le Parti est toujours avec le peuple ! »(10). En dépit de la rage contre les injustices locales, l’héritage de la Révolution Communiste permet le maintien de la loyauté envers l’État Chinois. Si les injustices locales expliquent la détermination des villageois à lutter, l’affirmation du père de Zhuang montre bien le capital de confiance que conserve le gouvernement central. Autrement dit, malgré la corruption répandue à tous les niveaux administratifs en Chine aujourd’hui, le mécontentement contre le pouvoir local ne se traduit pas forcément par une perte de légitimité du système. C’est le dilemme souligné par Han Han, un écrivain et blogueur populaire résidant à Shanghai, intervenant dans une série de débats sur l’avenir de la Chine : « le Parti Communiste a 80 millions d’adhérents et 300 millions de familles sont liées à ces adhérents, cela dépasse donc le cadre d’un parti politique, il s’agit d’un système. De plus, contrairement aux révolutions arabes, le mécontentement politique en Chine aujourd’hui ne peut pas être réduit à l’image d’un dictateur au sein du Parti communiste. »(11)

La réussite bouleversante de Wukan est donc aussi révélatrice des limites du mouvement politique en Chine actuellement. Sans une alternative politique, le règne du Parti communiste chinois reste le plus légitime pour la plupart des citoyens en dépit de tous ses défauts. En outre, l’attitude de plus en plus flexible du gouvernement préviendrait l’intensification des luttes populaires en valorisant la « négociation ». Si la demande de plus d’autonomie au niveau des structures locales – village, usine, école – est une revendication convergente des luttes dans différents milieux, la tendance à des « réformes » souples au niveau local pourrait signifier pour l’instant une absence de contestation du gouvernement central, et pas un renversement dramatique du style du Printemps arabe.

Publié dans Contretemps

Notes

1. C’est par exemple la revendication constante du mouvement outre-mer pour la démocratisation depuis le massacre de Tiananmen en 1989. En Chine, il y a également un courant de pensée qui souhaite reproduire la « Révolution de Velours » guidée par les intellectuels, illustré par Liu Xiao-Bo, lauréat du Prix Nobel de la Paix en 2010, détenu depuis 2009 en raison de son activité autour de la « Charte 08 ». Nous pouvons ajouter la protestation de l’artiste dissident Ai Weiwei, qui demande essentiellement plus de liberté d’expression et la diminution de la corruption.

2. C’est par exemple le point de vue du romancier Yu Hua exprimé dans cet article (en anglais).

3. C’est peut-être le plus répandu et qui a suscité beaucoup de recherches sur les divers courants au sein du Parti communiste. Pour un résumé, voir ici (pdf en anglais).

4. Ding Chengri, 2003, « Land Policy Reform in China : assessment and prospects » Land Use Policy (20), p. 109-120.

5. C’est la « Loi d’organisation du comité du village » de 1988, qui définit que le comité du village doit être décidé et renouvelé par des élections régulières. Cependant, dans la réalité, du fait de l’exode rural et de l’inexistence des élections aux niveaux supérieurs, il est difficile d’appliquer cette loi dans tous les villages chinois. À Wukan, il y a eu plusieurs soi-disant « élections » organisées par le comité du village, mais cela ne s’est jamais fait de manière transparente, et les même personnes ont accaparé le pouvoir du comité du village pendant quarante-et-un ans (voir le reportage de Life Week, en mandarin).

6. Lin a été membre de l’armée de libération populaire pendant la Révolution Culturelle ; en 1969, il a ensuite, travaillé trois ans au sein du comité du village, et est finalement devenu un entrepreneur jusqu’à sa retraite.

7. La relation sociale dans les campagnes chinoises est organisée autour du « clan » – les gens qui portent le même nom de famille et qui appartiennent à la même généalogie. Depuis des générations, les décisions portant sur l’intérêt global du village doivent être décidées par des discussions communes entre les générations. À Wukan, il y a quarante-et-un clans (quarante-et-un noms de familles différents), et ce n’est pas possible d’avoir une mobilisation importante sans la solidarité de tous ces clans, surtout l’accord des vieilles générations au sein de ces clans.

8. Dans les cas de violation des droits, souvent par corruption des autorités locales, les citoyens chinois ont le droit d’aller à Pékin pour faire une « pétition » auprès des autorités centrales et pour demander des compensations. Ce système de shangfang, de pétition individuelle, est non seulement une procédure longue et lente, mais il est souvent bloqué par les autorités locales. D’autre part, l’État encourage une approche juridique pour trouver des solutions aux conflits liés à la terre du travail. Tous ces slogans tels que « protéger les droits » et « règne de la loi » sont inventés et promus pour encourager des solutions individualisées. Voir aussi cette analyse (en anglais).

9. La répression policière et militaire restent un moyen courant que les gouvernement locaux chinois adoptent pour répondre aux manifestations populaires. Voir Yongshun Cai, 2008, « Local Gouvernements and the Suppression of Popular Resistance in China », The China Quarterly, mars 2008, p. 20-42.

10. Voir le reportage sur les « Jeunes Radicaux de Wukan », 2 décembre 2011 (en mandarin).

11. Trois articles publiés fin 2011 respectivement intitulé « De la révolution » « Sur la démocratie », « Pour la liberté » (en mandarin).

Posted by: daniellesabai | 17 April 2012

Corée du nord : Pétard mouillé

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Danielle Sabai et Pierre Rousset

S’il n’était pas mort en 1994, Kim Il-sung, fondateur de la Corée du Nord en 1948, fêterait cette année ses 100 ans. Une date importante que les dictateurs au pouvoir dans ce pays en pleine transition se devaient d’honorer. Le fils de Kim Il-sung – Kim Jong-il – est lui-même décédé en décembre dernier et son troisième fils Kim Jong-un, nouveau despote en place, cherche à assoir son autorité.

La pièce maîtresse des festivités devait être le lancement d’un satellite Kwangmyongsong (Lodestar) 3 censé relever les conditions météorologiques et diffuser des musiques célestes en l’honneur du défunt « Grand Dirigeant ». En gage de bonne volonté pacifique, le régime nord-coréen a joué l’ouverture, invitant des journalistes et choisissant une trajectoire du tir qui n’était dirigée ni vers les États-Unis ni vers le Japon.

Cela n’a pas empêché Washington, Tokyo et Séoul d’affirmer qu’il s’agissait en fait du lancement d’un missile balistique violant une résolution des Nations Unis qui l’interdit et représentant une menace régionale.

Le branle-bas de combat a finalement tourné à la farce. Vendredi 13 avril, le satellite n’aura pris son envol que deux minutes avant d’exploser. Il s’agit de la troisième tentative ratée de la mise en orbite d’un satellite par la Corée du Nord, après deux échecs en 1998 et en 2006.

Dans son premier discours public Kim Jong-un a néanmoins affirmé que le renforcement de sa capacité militaire restait une priorité et que la supériorité technologique n’était plus un monopole des puissances impérialistes. Ainsi, dimanche dernier, lors de l’un des plus grands défilés militaires organisés en Corée du Nord, un nouveau missile balistique, plus puissant, a été présenté. Mais la fiabilité de la technologie nord-coréenne est largement remise en question par de trop nombreux « ratés ».

Sur le plan intérieur, c’est un bien mauvais début pour Kim Jong-un qui doit encore consolider son pouvoir. Sur le plan international, l’échec du 13 avril fragilise la position du régime. Enfin, dans le domaine commercial, la Corée du Nord coopère sur des missiles avec l’Iran, notamment, et quelques autres puissances. Ces échanges étaient déjà très limitées vus les contrôles internationaux et ne semblent pas promis à un grand avenir…

Par mesure de rétorsion, les États-Unis ont annulé une aide alimentaire de 240 millions de tonnes négociée quelques semaines plutôt contre le gel du programme nucléaire nord-coréen et l’arrêt d’essais de missiles à longue portée et d’armes nucléaires, ce qui risque de peser lourd pour une population confrontée à la disette.

Cette mini-crise intervient alors que les tensions entre les deux Corées, du Nord et du Sud, juridiquement toujours en guerre, restent vives. Le conseil de sécurité de l’ONU annonce un renforcement des sanctions contre Pyongyang. Ledit conseil est pourtant resté muet quand les États-Unis ont eux-mêmes violés des engagements qu’ils avaient pris pour favoriser le processus de paix dans la péninsule. La présidence Bush a notamment joué un rôle majeur dans le sabordage des accords précédemment conclu par Washington. Quant à Obama, il n’a rien fait pour relancer sérieusement le processus.

Posted by: daniellesabai | 11 April 2012

Elections partielles en Birmanie

Danielle Sabai

Le 1er avril se tenaient en Birmanie des élections partielles pour pouvoir 48 sièges laissés vacants.

La Ligue Nationale pour la démocratie dirigée par la lauréate du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi a remporté 43 des 44 sièges qu’elle contestait. Le résultat a été salué unanimement par la presse internationale comme une victoire de la démocratie.

Quelques avancées

La possibilité pour la LND et d’autres partis d’opposition de participer aux élections ne doit pas faire oublier le contexte dans lequel elles se sont inscrites. Pour la majorité des birmans, la vie a peu changé, depuis le passage à un gouvernement semi-civil dirigé par l’ancien général de la junte Thein Sein en mars 2011. Une (petite) partie des prisonniers politiques a été relâché et il y a eu quelques avancées relatives en ce qui concerne les libertés démocratiques.

Ces gestes ont peu coûté à la junte birmane reconvertie tout en donnant des gages à la communauté internationale pour obtenir la levée des sanctions économiques. Mais dans ce pays appauvri par 60 ans de dictatures militaires, les réformes réelles qui changeraient la vie des 54 millions de birmans se font encore attendre.

Malgré des assurances que les élections seraient indépendantes et démocratiques, des irrégularités massives les ont entachées : censures, pressions sur les candidats, violences contre les militants, intimidations des votants, achats de voix, inscriptions irrégulières sur les listes électorales. Les autorités et la commission électorale ont multiplié les obstacles pour gêner la campagne électorale de la LND.

Violation des droits humains

Dans le même temps, malgré la signature d’accords de paix avec plusieurs groupes ethniques, les conflits militaires ont continué ainsi que de graves violations des droits humains. Selon, la commission pour les droits humains des Nations Unies (UNHRC), les méthodes de l’armée birmane, la Tatmadaw, n’ont pas changé : attaques contre les civils, meurtres extra judiciaires, viols, déplacements forcés, utilisation des civils comme boucliers humains et recours au travail forcé.

Le 23 mars, la commission électorale a différé le vote dans trois circonscriptions en territoire Kachin où l’armée mène une offensive militaire, privant de vote plus de 200 000 personnes.

Pour les minorités ethniques qui représentent 40% de la population birmane, aucune amélioration n’a été perçue avec le nouveau gouvernement. Au contraire la situation a empiré avec un regain des conflits militaires.

Les élections du 1er avril ont une portée symbolique mais elles ne changeront pas les rapports de pouvoir. La Ligue Nationale pour la démocratie disposera d’environ 5% des sièges au Parlement alors que les militaires et son principal parti, l’USDP, en disposent de 80%. Le Parlement a par ailleurs un pouvoir très limité et les militaires un droit de véto sur ses décisions.

Démocratie ?

La Birmanie est encore loin d’être une démocratie. En prend-elle réellement le chemin ?

La réponse dépendra de la capacité à exercer des pressions à la fois en Birmanie et à l’extérieur du pays sur ce gouvernement dont l’objectif est de se maintenir aux commandes de l’économie et des affaires pour continuer à s’enrichir.

Le véritable succès de ces élections réside sans conteste dans la mobilisation massive de dizaines de milliers de birmans qui ont brisé la peur de s’engager en politique. Suu Kyi elle-même considère que « c’est l’émergence de la conscience politique de notre population que nous considérons comme notre plus grand succès ».

Kunal Chattopadhyay

Le 28 février 2012, onze fédérations et quelque 5000 syndicats se sont unis pour appeler à une grève dans le secteur industriel, grève qui est finalement devenue générale. Cela malgré de nombreuses décisions de justice interdisant tout appel à des bandhs ou des hartals, c’est-à-dire à des interruptions totales de travail (des « fermetures » d’entreprises). Des initiatives sont évidemment des actions politiques dirigées contre le gouvernement par-dessus la tête des patrons ou des représentants politiques pris individuellement.

Dans un certain nombre de provinces, les gouvernements ont réagi très durement. Au Kerala, le gouvernement provincial du Parti du Congrès a déclaré que les grévistes seraient privés de salaire. Dans le Bengale–Occidental, le gouvernement du Congrès Trinamul [Parti de cet État, dirigé par Mamata Banerjee et de droite dure] a menacé de briser la grève et a obligé une grande partie des fonctionnaires à travailler, ce qui les a souvent forcés à passer la nuit à leur poste. Malgré cela quelque 35% des fonctionnaires ont déserté leur poste de travail.

L’ensemble la grève a cependant eu du succès. Les travailleurs dans des secteurs comme le charbon, les centrales électriques et la construction ont manifesté leur solidarité avec la grève des syndicats. G. Sanjeev Reddy, président de du Congrès national des Syndicats indien a déclaré : « Nous avons reçu un important soutien de la part des travailleurs des mines de charbon, des centrales électriques et du secteur des transports ». Parmi les revendications impulsées il y avait notamment celle pour des salaires égaux pour les travailleurs fixes et intérimaires.

Publiquement, les gouvernements ont tenté de donner le change et de faire figure. Ils ont déclaré que la grève avait été un échec. Mais la réalité s’est imposée avec fracas. L’association des Chambres du commerce et de l’industrie en Inde (ASSOCHAM) a déclaré qu’il n’y avait aucune justification pour cette grève. Et elle pourrait entraîner à niveau national la perte d’environ 1’000 millions de roupies (soit 18 millions d’euros) pour l’économie nationale.

Les grévistes revendiquaient un salaire minimum à niveau national, des emplois permanents pour 50 millions de travailleurs précaires, davantage d’efforts de la part du gouvernement pour restreindre les hausses du coût de la vie et de l’inflation [l’augmentation des prix des biens alimentaires, avec des fluctuations est restée, à cela s’ajoute une hausse des prix, à deux chiffres, pour les vêtements et les chaussures] et la fin des fermetures avec licenciements des entreprises publiques rentables.

A Kolkata (Calcutta), traditionnellement une place forte des syndicats, la plupart des banques, des magasins et autres entreprises étaient fermées, et les taxis et les rickshaws [véhicule tricycle à traction humaine ; motorisés ils sont appelés autorickshaws] s’étaient retirés des rues. Le métro de la ville a fonctionné normalement et le Premier ministre de Bengale-Occidental, Mamata Banerjee, – connu pour ses diatribes antisyndicales et qui avait mené une campagne agressive contre l’appel à la grève – a fait venir dans la ville cent autobus de compagnies publiques. R. K. Pachnanda, le chef de la police de Kolkata, a déclaré qu’il a dû déployer 10’000 officiers de police dans la ville, y compris des unités spéciales pour le maintien de l’ordre afin de contrer les piquets des militants syndicaux devant des bureaux du gouvernement, des dépôts d’autobus et des stations de métro. Le service d’information Press Trust of India (PTI) a annoncé qu’environ 100 syndicalistes avaient été arrêtés dans différents quartiers pour avoir participé à des piquets de grève ayant bloqué les voies ferrées et la circulation en ville.

A Mumbai, la capitale financière de l’Inde, Vishwas Utagi, le secrétaire général de l’Association Pan-indienne des employés de banque a déclaré au PTI que dans le secteur bancaire « la fermeture avait été complète ». L’Unité de Transactions de la Banque centrale était également fermée, ce qui a « également affecté les banques privées et étrangères dans lesquelles nous n’avons pas d’implantation syndicale ».

A la Nouvelle Delhi, la circulation était moins dense que d’habitude et les gens qui débarquaient à la gare ferroviaire centrale cherchaient en vain des moyens de transport pour se rendre dans d’autres quartiers de la ville. A une filiale de la Bank of India, une banque publique au centre de la capitale, seul quelques employés se sont présentés à leur poste de travail. La banque était ouverte, mais aucune transaction n’a pu être effectuée. Des pendulaires se sont aussi plaints du fait que les autobus ne fonctionnaient qu’à une faible fréquence.

La grève de 24 heures a affecté l’ensemble des activités dans l’État Karnataka, y compris dans la ville de Bangalore, où les magasins, les banques, les fabriques, les restaurants et les cinémas sont restés fermés et où les transports publics et les rickshaws motorisés avaient disparu des rues. Plus de 10’000 travailleurs, représentants et délégués des différents syndicats, y compris ceux affiliés au All India Trade Union Congress (Congrès syndical pan-indien – AITUC), la Center of Indian Trade Unions (Centrale syndicale de l’Inde – CITU) et des employés de banque ont organisé des manifestations devant la mairie et sur la place historique de la ville, Mysore Bank Circle, contre les politiques anti-ouvrières du gouvernement.

A Nagpour [dans l’Etat de Maharashtra], la grève a affecté non seulement les transports et les banques mais aussi, pour la première fois depuis quelques années, l’usine d’armement à Ambhajhari. Cette usine fabrique, outre le dernier modèle de missile Pinaka, dont elle produit 24 unités par jour, des obus d’artillerie, y compris ceux de calibre 155 mm pour les canons Bofors [de la firme suédoise Bofors : dans les années 1980 et 1990, cette entreprise a été mêlée à des scandales de corruption dans lesquels était impliqué Rajiv Gandhi]. La grève a interrompu toute la production, car personne n’est venu travailler.

Les syndicats du secteur industriel, les organisations de chômeurs, les syndicats du secteur bancaire et de l’enseignement se sont associés pour cet appel à la grève générale. Dans tout le pays des enseignants à plein-temps accumulent des retards salariaux de plus de cinq ans, alors que dans le même temps on engage de plus en plus d’enseignants avec des salaires dérisoires .

Le panorama est tout aussi sinistre en ce qui concerne les fonctionnaires du gouvernement. La sous-traitance, les délocalisations et la précarisation de la force de travail qui ont commencé dans les années 1993-1994 ont entraîné une perte qui est actuellement évaluée à près d’un million d’emplois fixes. La pression était devenue tellement forte que même l’INTUC, contrôlé par le Parti du Congrès, a été obligé d’appeler à la grève, tout comme les syndicats dirigés par le Parti communiste indien, par le PC(M), par les socialistes et d’autres. D’après les syndicats, des centaines de travailleurs ont été arrêtés dans de nombreux États, avec 200 détenus à Delhi et 2000 au Jammu et Cachemire. Au Bengale-Occidental, où le gouvernement s’est opposé à la grève et a tenté de la briser, les chiffres sont encore beaucoup plus élevés.

Pendant près de deux décennies, la classe ouvrière a utilisé son pouvoir de manière très inégale. La classe dirigeante a pu faire ce qu’elle a voulu. La grève a obligé les classes dominantes à respecter à nouveau les travailleurs et à reconnaître que :

« Ils ont amassé des millions qu’ils n’ont jamais gagnés par leur travail. Mais sans notre cerveau et nos muscles aucune roue ne peut tourner. Nous pouvons briser leur puissance hautaine et gagner notre liberté en apprenant que l’unité est notre force. »

Traduit de l’anglais par A l’Encontre

Isabelle Zhang

Le 14 Janvier 2012, les taïwanais votaient pour renouveler leur Assemblée nationale et élire leur président. Ma Ying-jeou, le président sortant et président du Guomindang (KMT), a été réélu avec 51,60% des voix, contre 45,63% pour la candidate du Parti pour la Démocratie et du Progrès (PDP). Le KMT a de plus remporté la majorité absolue à l’Assemblée Nationale (60 sièges sur 113).C’est la 5ème élection directe depuis la transition démocratique en 1994. Le taux de participation à l’élection a été le plus faible depuis 1994, se situant aux alentours de 75%. Si ce résultat paraît peu étonnant, le déroulement de la campagne électorale a montré à quel point le développement politique du pays est sous influence des intérêts économiques de puissances étrangères, notamment de la Chine et des États-Unis.

Fondée sur un système bipartite, la démocratie taïwanaise a longtemps été dominée par le débat sur les relations entre Taïwan et la Chine. Le KMT a toujours insisté sur l’unicité territoriale de Taiwan et de la Chine mettant en avant le principe d’« une Chine, deux modèles ». Il vise à une réunification à long terme.

Durant la campagne, le PDP a quant à lui eu une position ambigüe sur la question de l’indépendance vis-à-vis de la Chine continentale et sur les questions de politique sociale qui préoccupent son électorat de centre-gauche (1). Le précédent mandat de Ma entre 2008 et 2012 a été marqué par un resserrement des liens avec la Chine, notamment avec la mise-en-œuvre de l’ECFA (l’accord de libres échanges commerciaux avec la Chine Populaire), le développement du tourisme de la Chine continentale vers Taïwan et l’arrivée d’étudiants chinois sur l’île. Même si les délocalisations vers la Chine avaient commencé bien avant 2008 (2), le rapprochement officiel entre la Chine continentale et Taïwan s’est traduit au niveau national par une absence de réponses politiques à la pauvreté croissante et une incapacité à construire une politique économique propre favorisant la consommation intérieure. L’investissement à Taiwan même a stagné et la précarisation du marché du travail a augmenté en raison de la prédominance de secteur tertiaire.

Tsai Ing-wen, la candidate du PDP à la présidentielle et spécialiste du droit commercial, est le symbole d’un courant moins radical sur l’indépendance de jure de Taiwan. Son image incarne moins la tradition populaire du DPP et semble plutôt vouloir séduire les électeurs du centre. Elle paraît moins convaincante pour les classes populaires, les électeurs traditionnels du PDD. Le défi principal de Tsai pendant la campagne était de fournir un programme économique à la fois protectionniste (qui pourrait réduire la dépendance économique à l’égard de la Chine) et réaliste (étant donné que la Chine est déjà le principal « partenaire économique » de Taïwan), afin de garder les votes des électeurs traditionnels et gagner ceux des centristes.

L’un des points marquant de la campagne présidentielle a été la quasi absence de débat concernant la politique intérieure. En effet, la campagne du KMT n’a reposé essentiellement que sur 2 sujets : d’une part, la stabilité politique entre Taiwan et la Chine afin de garantir les performances économiques; d’autre part, des accusations de corruption à l’encontre de la candidate rivale Tsai durant le précédent mandat de Chen Shui-Bian (3).Tsai a cherché de son côté à apparaître comme la candidate des classes moyennes et populaires, sans succès (4).

Tandis que Pékin restait exceptionnellement silencieux pendant la campagne, au dernier moment, les grands entrepreneurs ont apporté leur soutien au KMT afin de défendre leurs intérêts économiques. Ainsi Guo Tai-ming, PDG de Foxconn, théâtre de vagues de suicides des jeunes travailleurs chinois depuis 2010, a déclaré publiquement préférer la « stabilité » politique, et a encouragé ses employés taïwanais expatriés en Chine à rentrer à Taiwan pour voter. De même, Wang Xue-hong, PDG d’HTC et l’entrepreneuse la plus riche de Taiwan, a appelé à des « relations pacifiques entre Taiwan et la Chine » à la veille du vote. Leur positionnement révèle bien à quel point les intérêts des capitalistes taïwanais sont convergents avec ceux des pouvoirs politiques des deux côtés du détroit de Formose. C’est pourquoi Pékin n’a plus besoin d’intervenir par la menace militaire, comme il avait tenté de le faire en 2000 – il lui suffit de laisser entendre que voter pour le PDP causerait des dommages à l’économie taïwanaise.

Du côté des États-Unis, le gouvernement d’Obama a aussi joué sa carte dans les élections à Taiwan. Une semaine avant le jour du vote, une délégation de Washington est arrivé à Taiwan et a annoncé que « si Ma est réélu, Washington et Pékin seront rassurés ». La délégation a ensuite appelé à respecter le « Consensus de 1992 (5)» qui définit Taiwan et la Chine comme un même pays. Ces propos montrent la réticence croissante des États-Unis à intervenir dans les relations entre Taiwan et la Chine et à se confronter à l’Empire du Milieu.

Certes, les facteurs internationaux n’expliquent pas à eux seuls les résultats. Les résultats des législatives et la formation d’un front soudé pour l’indépendance exprime un désaccord avec la politique de Ma, ce qui se traduit aussi par la perte de 800.000 votes en comparaison avec les élections de 2008 (6). De plus, la baisse du taux de participation semble témoigner d’une désillusion des citoyens pour une démocratie qui reste sous contrôle. Entre un parti conservateur et un parti hésitant entre un nationalisme radical et une approche plus « centriste », les frustrations du peuple sont loin d’être écoutées.

Pour terminer, évoquons un débat actuel qui concerne l’avenir de ce régime démocratique « unique »  dans le monde chinois. Une semaine après la réélection de Ma, le gouvernement KMT a annoncé la reprise des négociations sur l’accord de libres échange entre Taiwan et les USA (TIFA). Cet accord a bloqué en particulier sur la question de l’importation à Taïwan de bœuf aux hormones des États-Unis. Il semble difficile de ne pas voir de liens entre les intérêts économiques des États-Unis et le maintien au pouvoir de KMT. Avec cette logique, la santé publique est sacrifiée au nom de la conquête politique et le bien-être de citoyens est un enjeu subordonné aux intérêts économiques.  Si ce scénario n’est pas propre à Taiwan actuellement –on peut faire un parallèle avec la lutte en Grèce et la répression de ces citoyens-il n’est pas possible de combler ce déficit démocratique sans une mobilisation d’ampleur, pour remettre l’intérêt de l’Humain au centre de la discussion politique, et favoriser les besoins du peuple par rapport à ceux du capital transnational.

Notes

1. Le PDP est né de luttes à la fois pour la démocratie et pour l’indépendance de jurede Taiwan à partir des années 1970. Il rassemble différents courants qui ne donnent pas la même importance à l’indépendance de Taiwan, aux mouvements sociaux et à la démocratie sociale. Ainsi, les électeurs du PDP issus des milieux populaires valorisent la question nationale, alors que les centristes sont convaincus de l’importance de questions telles que la protection environnementale ou l’égalité entre les genres etc, mais ne sont pas forcément pour l’indépendance.

2. La réforme économique de la Chine continentale des années 1990 a cherché à attirer les investissements en provenance de Taiwan et Hong Kong. 14 « zones économiques spéciales » ont ainsi été établies dans ce but dans des villes côtières du sud de la Chine continentale. Cela a eu pour conséquence une désindustrialisation croissante de Taïwan à partir de 1996.Même quand le climat politique était défavorable à cette tendance, par exemple lorsque le PDP était au pouvoir entre 2000 et 2008, beaucoup d’entrepreneurs ont choisi de se faire enregistrer à Hong Kong ou dans des pays d’Asie du Sud-est pour investir en Chine.

3. Chen Shui-bian a été Président de Taiwan entre 2000 et 2008. Il a été mis en prison à la suite d’un scandale de la corruption. Tsai était membre de son gouvernement et le Guomindang a révélé un investissement dans une entreprise biopharmacie semi-publique en 2007 pour accuser Tsai de corruption.

4. Washington Post 11 Nov 2011, Taiwan opposition builds campaign with shiny, tiny piggy banks in bid to unseat President Ma.

5. Accord établi en 1992 après une négociation diplomatique historique entre Taiwan et la Chine. Les deux côtés se sont mis d’accord sur le fait que Taiwan et la Chine « forment une seule Chine ». Si pour Pékin la Chine symbolise sans doute la Chine Populaire, Taipei pourtant joue sur l’ambiguïté ; plusieurs présidents ont même essayé de nier ou réinterpréter cet accord. Pendant l’élection de 2012, Ma a proposé de faire un référendum de la paix entre Taiwan et Chine sur la base du « Consensus de 1992 » en précisant que Taiwan ne déclarera « ni indépendance, ni réunification, ni la guerre » pour garantir la stabilité économique. Ce faisant, il a aussi forcé le PDP à s’exprimer sur le « Consensus de 1992 ».

6. Le KMT a perdu 20 sièges à l’assemblée nationale. Par ailleurs, le parti ultra-indépendantiste, « Union pour la solidarité Taïwanaise », a gagné 3 sièges. Leur visibilité montre l’importance que revêt l’indépendance parmi certaines populations.

Posted by: daniellesabai | 11 March 2012

Un an après la catastrophe nucléaire de Fukushima

Kenji Kunitomi

Un an a passé depuis l’immense tremblement de terre et le tsunami qui ont violemment touché et détruit des villes et des villages de la côte Nord-est  du Japon. Environ 20 000 personnes sont mortes ou disparues, 341 000 ont été évacuées et de nombreuses personnes qui vivaient dans les zones affectées ont perdus les biens qui constituent les bases de l’existence au quotidien, comme leur maison, les transports publics, la santé, leur emploi et leur communauté.

De plus, l’épouvantable accident nucléaire à Fukushima Dai-ichi (n°1) a entraîné une situation encore plus dévastatrice pour la population de la préfecture de Fukushima. Le nombre de personnes évacuées, près des villes et des villages aux environs de la centrale nucléaire de Dai-ichi a atteint le chiffre de 100 000. Ils ne pourront pas retourner dans leur ville pendant plusieurs décennies, en fait pendant une période indéfinie, à cause de la contamination radioactive de la terre, des rivières, de la mer et de l’air.

Le désastre nucléaire de Fukushima est loin d’être terminé. Les retombées radioactives causées par l’explosion de la centrale nucléaire diffusent continuellement des déchets radioactifs dans les environs de la centrale et cela va engendrer des effets fatals en particulier sur la santé des femmes enceintes et des enfants.

Néanmoins, le Premier ministre Yoshihiko Noda du DPJ (Parti démocratique du Japon) a déclaré en décembre dernier que le « refroidissement du réacteur en fusion de Dai-ichi était achevé ». Cependant, de nombreux experts craignent que cette déclaration du gouvernement n’est d’autres objectif que de d’apaiser la colère grandissante de la population concernant l’accident nucléaire et qu’elle pourrait détourner l’attention des menaces qui sont toujours bien réelles en ce qui concerne la sureté des réacteurs.

Actuellement, 52 des 54 réacteurs japonais sont à l’arrêt principalement pour effectuer une révision périodique ou pour effectuer un contrôle de leur sécurité. Les deux réacteurs encore en fonction vont aussi être arrêtés à la fin du mois d’avril. Pour éviter cette situation, le gouvernement et les capitalistes tentent de faire croire à une possible « pénurie de ravitaillement de l’électricité » dans une campagne qui jour sur l’anxiété populaire et qui laisse entendre que ce serait un désastre pour le bon rétablissement économique du Japon en entraînant une aggravation du chômage, etc…

Pour sauver les centrales nucléaires, le gouvernement DPJ et les capitalistes sont prêt à réactiver de nombreux réacteurs nucléaires après les avoir déclarés sûrs grâce à des “spécialistes” cooptés. Sous pression du lobby nucléaire, le gouvernement a aussi promis le maintien de la politique d’exportation du nucléaire japonais.

Peu après la catastrophe de Fukushima, les japonais ont pris conscience de l’absence de fondements des campagnes sur « la sureté et la propreté » de l’énergie nucléaire. Des mères d’enfants et des jeunes qui n’avaient jamais participé à des manifestations jusqu’à l’accident ont été de plus en plus mobilisés, un phénomène en boule de neige.

Celles et ceux qui se sont mobilisés pour la première fois ont le sentiment très fort qu’ils sont « trompés par les médias dominants” et ils ont rejoints les manifestations à travers les réseaux sociaux comme Twitter et Facebook.

Depuis septembre dernier, un sit-in et une tente devant le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie ont attiré beaucoup de monde, en particulier « les femmes de Fukushima contre les centrales nucléaires ». Cette tente contre le nucléaire et devenu un des symboles de la colère du peuple contre le gouvernement et la classe dirigeante. Ce phénomène nouveau s’inscrit dans le contexte du mouvement « Occupy the Streets » partout dans le monde, avec ses particularités propres.

La manifestation contre les centrales nucléaires, le 11 septembre dernier, six mois après la catastrophe nucléaire a mobilisé 60 000 personnes à Tokyo. Le 11 mars 2012, les syndicalistes, les militants de la paix, les groupes civiques, les organisations de paysans et de pécheurs appellent à un grand rassemblement contre les centrales nucléaires. Ils demandent des compensations pour toutes les personnes qui ont été affectées, l’arrêt des centrales nucléaires, etc… Il y aura de nombreux rassemblements et manifestations dans tout le pays le même jour.

Nous espérons que ce mouvement social au Japon, en solidarité avec les personnes affectées par le tremblement de terre, le tsunami et la catastrophe nucléaire, permettra un changement des rapports de forces à travers le développement d’un mouvement anti-nucléaire.

Traduit de l’anglais par Danielle Sabai


Posted by: daniellesabai | 3 March 2012

Réengagement US en Asie Pacifique

Réengagement US en Asie Pacifique

Posted by: daniellesabai | 29 January 2012

Quel vent nouveau souffle en Birmanie ?

Libération de prisonniers politiques

Danielle Sabai

Que se passe-t-il en Birmanie ? Le 12 janvier une amnistie présidentielle a permis la libération d’environ 300 prisonniers politiques. Un geste fort qui semble vouloir indiquer dans le pays et à la communauté internationale que la Birmanie prend le chemin de la démocratie. Cette annonce s’inscrit dans un contexte politique de changements significatifs à au moins trois niveaux : sur le terrain politique et les relations avec l’opposition, avec les groupes ethniques armés en guerre contre l’État et au niveau des relations internationales.

Ces changements sont révélateurs d’un tournant dans la situation du pays qui n’a connu entre 1962 et mars 2011 que des dictatures militaires. Mais alors qu’il y a encore un an, le pays était dirigé par une junte militaire prédatrice et l’un des pays les plus fermé au monde, il est difficile d’imaginer que les militaires birmans se soient convertis à la démocratie. Quelles sont alors les motivations qui les poussent à entamer des réformes qu’ils ont refusées pendant des décennies ? Quelles sont les perspectives réelles de démocratisation et d’amélioration des conditions de vie du peuple birman ?

Changements politiques et relations avec l’opposition

Les premiers changements politiques significatifs ont eu lieu avec les élections du 7 novembre 2010, présentées comme l’aboutissement d’une « feuille de route vers la démocratie » initiée par la junte militaire en 1993 et relancée en 2003. Loin d’un processus démocratique, les élections étaient étroitement contrôlées. Le principal parti d’opposition, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) et plusieurs partis représentant des groupes ethniques avaient été dissous ou empêchés de présenter des candidats.

A la suite des élections, un gouvernement semi-civil a vu le jour en mars 2011. Il est composé d’un nombre important d’anciens militaires. Le nouveau Président Thein Sein était lui-même un général et le dernier Premier ministre de la junte avant d’occuper ses nouvelles fonctions.

Rompant avec les méthodes employées par la junte militaire lorsqu’elle était directement au pouvoir, le nouveau gouvernement a cherché à établir des relations avec l’opposition et en particulier avec Aung San Suu Kyi. Des rencontres officielles ont eu lieu au plus haut niveau de l’État. Deux premières rencontres ont eu lieu l’été dernier entre Aung San Suu Kyi et le ministre Aung Kyi. Les discussions entre les deux parties n’ont pas été dévoilées dans le détail mais il semble qu’Aung San Suu Kyi et Aung Kyi auraient discuté de la nécessité d’obtenir des aides humanitaires supplémentaires pour améliorer le sort de cette nation très appauvrie. Des questions plus conflictuelles comme le sort des prisonniers politiques où la constitution de 2008 auraient aussi été abordées (1). La deuxième rencontre a été suivie d’une déclaration commune faisant état de la volonté des deux partis « de coopérer en recherchant la stabilité et le développement national », « d’éviter les points de vue conflictuels et de  coopérer sur une base réciproque » (2). Un nouveau seuil a été franchi le 19 août 2011, lorsqu’Aung San Suu Kyi a été invité par le Président Thein Sein lui-même. La rencontre avait une portée hautement symbolique et les deux participants ont été photographiés sous un portrait d’Aung San, père de Suu Kyi et héros national de l’indépendance birmane.

A la suite de cette rencontre Suu Kyi a déclaré qu’elle croyait sincère la volonté du Président Thein Sein de démocratiser le pays et elle s’est dit prête à assumer un rôle dans le gouvernement après les élections partielles qui auront lieu le 1er avril 2012. Récemment, la LND a été réenregistrée officiellement après avoir été dissoute en 2010 et Aung San Suu Kyi a annoncé sa candidature lors des prochaines élections.

Les révoltes de 1988 et de 2007 ont conduit à des bains de sang et à une répression très dure. Dans un contexte où l’opposition birmane est très affaiblie, Suu Kyi semble faire le pari que de réelles évolutions sont possibles en soutenant les changements actuels, même s’ils sont encore très limités.

Parallèlement à la détente avec l’opposition, le gouvernement a évolué sur la question des droits humains et des libertés démocratiques. Les partis politiques et les syndicats sont maintenant autorisés ainsi que le droit de grève, même si cela ne se matérialise pas réellement dans la pratique. Le gouvernement a aussi mis en place une commission pour les droits humains, reconnaissant de ce fait qu’il y a des problèmes de cette nature en Birmanie. Une première.

Le gouvernement a aussi levé l’interdiction de certains sites internet et de radios d’opposition comme The Irrawaddy, la BBC, Democratic Voice of Burma, Radio Free Asia. Ils sont maintenant accessibles depuis la Birmanie même si cela reste épisodique. Après 23 ans de censure, Suu Kyi a été autorisée à publier un article dans le journal Pyithu Khit News et le journal The Messenger a fait sa Une avec une interview de la lauréate de la paix.

Enfin, la libération de 651 prisonniers a retenu l’attention au niveau international. C’est une des conditions imposées par les puissances occidentales pour la levée des sanctions économiques. Des figures importantes de l’opposition comme le dirigeant de Génération 88, Min Ko Naing, le dirigeant ethnique Shan U Khun Tun Oo et le dirigeant des moines U Gambira en ont bénéficié.

Mais selon l’Association d’Assistance aux Prisonniers Politiques Birmans (AAPPB), seuls 272 des 651 prisonniers libérés seraient des prisonniers de conscience. Leur libération s’est faite « en vertu de l’article 401 (1) du code de procédure pénale, qui implique que ces libérations sont sous conditions. Selon cet article, les peines des prisonniers sont suspendues mais pas annulées. Ils peuvent donc à tout moment être arrêtés de nouveau et forcés à purger le reste de leur peine initiale »(3).   Les prisonniers politiques n’ont reçu aucune excuse du nouveau gouvernement pour les injustices dont ils ont été victime, certains ayant été emprisonnés plus de 20 ans. Il resterait environs 1000 prisonniers politiques en Birmanie, non reconnu comme tels par les autorités birmanes.

Shan rebel

Vers un règlement des conflits ethniques ?

La situation politique birmane est cependant bien plus complexe qu’un jeu entre le gouvernement et les militaires d’un côté, l’opposition démocratique birmane de l’autre. Pratiquement depuis l’indépendance en 1948, la Birmanie a été affligée par des conflits armés entre des minorités ethniques et l’État dirigé par des birmans. Les groupes ethniques revendiquaient le droit à l’autonomie et s’opposaient aux nationalistes birmans dont le but était l’établissement d’un État unitaire centralisé. Certains conflits entre des groupes ethniques et la Tatmadaw (armée birmane) n’ont pas cessé depuis plus de 60 ans, causant des pertes en vies humaines immenses et empêchant le développement économique de régions entières.

Au début des années 90, la junte militaire a signé une série de cessez le feu avec 17 groupes ethniques parmi les plus importants et de nombreuses factions. La situation s’améliora dans certaines zones mais, les cessez-le feu ne furent jamais suivis de pourparlers qui auraient conduit à une paix durable. Les revendications des minorités ethniques à la base des conflits ne furent jamais discutées.

La situation avec les groupes armés ethniques s’est à nouveau considérablement détériorée en 2009. Alors que la junte se préparait à opérer sa mutation en gouvernement civil, les militaires ont voulu imposer aux groupes armés d’intégrer une nouvelle force de gardes frontaliers qui les auraient placés sous le commandement de l’armée régulière. La plupart des groupes armés refusèrent et en représailles, la junte déclara nuls tous les cessez le feu antérieurs.

Dans les mois qui ont suivi, des conflits reprirent y compris dans des zones où un cessez le feu avait été respecté depuis de très nombreuses années. Depuis la mise en place d’un gouvernement civil, la situation sur le terrain ne s’est en rien améliorée, le nombre de personnes déplacés à cause d’attaques ou d’abus dans les zones de conflits a doublé passant d’une moyenne annuelle de 70 000 à presque 150 000.

Au mois de septembre 2011, la situation a pris un tour nouveau. Le Président a reconnu l’importance de la question ethnique et offert d’ouvrir le dialogue avec l’ensemble des groupes armés. Il a en particulier abandonné l’intégration des groupes dans les forces frontalières comme condition préalable à tout accord(4). Trois principaux groupes ethniques ont depuis signé un accord de cessez le feu et des contacts ont été établis avec la plupart des groupes ethniques armés. Sur le terrain la situation reste cependant conflictuelle. Les groupes armés restent très méfiants et sceptiques sur les réelles intentions du gouvernement. Ce n’est pas la première fois que des accords de cessez le feu ont lieu et aucun n’a jamais conduit à une paix durable.

Aucun État démocratique ne verra le jour en Birmanie sans que soient prises en comptes les demandes spécifiques des groupes ethniques qui représentent environ un tiers de la population du pays. Les minorités, ethniques ou religieuses mais aussi les populations d’origine indienne ou chinoise, subissent des discriminations et ne sont pas traitées à l’égal de la majorité birmane. Une paix durable ne pourra se faire sans que soient prises en compte leurs revendications qui portent sur l’égalité des droits, l’autonomie et le développement économique et la question du fédéralisme de l’État birman.

Évolution des relations internationales

Les réformes ont aussi eu des conséquences sur les relations de la Birmanie avec ses voisins et en premier lieu avec la Chine. La junte militaire a toujours maintenu des liens très forts avec Pékin. La Chine a investi des milliards de dollars dans le pays en infrastructures et en contrats d’achats des matières premières sans que la population birmane n’en tire de bénéfice. Parmi les grands projets, Pékin avait entrepris en 2009, la construction du gigantesque barrage de Myitsone sur la rivière Irrawaddy, dans l’État Kachin. 90 % de la production devait être acheminé dans le Yunnan dans le sud de la Chine. Dès la signature du contrat en 2006, le projet a rencontré une opposition très forte, en particulier parmi les Kachin. Mais avec la libéralisation en cours, les critiques ont eu un écho au niveau national. Devant la force de l’opposition, le Président a préféré suspendre sine die la construction du barrage sans même prévenir Pékin. Cette décision semble aussi indiquer une volonté du gouvernement d’élargir ces soutiens au niveau international et de ne pas rester trop dépendant de Pékin.

Les relations de la Birmanie au sein de l’Asean sont aussi en pleine évolution. Le gouvernement a obtenu la présidence tournante de l’Asean en 2014, deux ans avant son tour. Cette position internationale devrait lui permettre d’assoir sa légitimité en Birmanie avant des élections générales qui doivent se tenir en 2015.

Un marché économique convoité

L’amnistie des prisonniers de conscience, le dégel des relations avec les opposants politiques et les évolutions sur le terrain des libertés démocratiques ont été salués comme des « avancées majeures » aussi bien par des opposants dans le pays que par la communauté internationale.

Les réformes du gouvernement, encore impensables il y a un an ne sont cependant pas le résultat d’une conversion à la démocratie. Le Président Thein Sein recherche en priorité la levée des sanctions économiques qui permettraient le retour des investissements occidentaux dans le pays. Les changements entrepris par le nouveau gouvernement interviennent dans un contexte économique très dégradé. La junte au pouvoir n’a eu d’autre vision pour le pays que son enrichissement personnel, pillant et détournant les richesses de ce  pays riche d’abondantes ressources naturelles.  Après 60 ans de dictatures militaires, le pays est exsangue et parmi « les moins développés au monde » (source Nations unies). L’arriération économique est telle qu’il est sans doute maintenant impossible de continuer à s’enrichir sans entamer de réelles réformes économiques.

De leur côté, les grandes puissances occidentales enregistrent chaque nouvelle mesure aussi limitée soit-elle, comme une avancée vers la démocratie pour justifier leur retour dans le pays. Le développement de la Birmanie est un marché potentiel immense qui aiguise les appétits des multinationales. La Birmanie est riche de ressources naturelles (bois de construction, minerais, pierres précieuses, gaz et pétrole entre autres), elle est située à un carrefour stratégique entre l’Inde et la Chine avec un accès à l’océan indien. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi on assiste à un défilé de représentants des puissances occidentales (États-Unis, Australie, Union européenne, Grande Bretagne, France, Norvège…) qui font les VRP des grandes entreprises nationales et multinationales.

Les militaires semblent vouloir assurer une transition politique qui les maintiendraient aux commandes de l’économie et des affaires, tout en présentant un visage enfin acceptable par les puissances occidentales susceptibles d’investir dans le pays. Mais le passage d’une dictature militaire à une démocratie (de façade) n’est pas chose aisée. Le Président Thein Sein a passé un accord avec Suu Kyi pour pouvoir mener des réformes sans bouleversements de la rue. Il donne des gages aux puissances occidentales qui n’attendent que la levée des sanctions pour investir dans le pays. Mais le mouvement social qui s’est développé autour du barrage de Myitsone semble indiquer que la chose pourrait ne pas être aussi aisée.

Notes

1- Aung Zaw. The Eye of the Storm. The Irrawaddy Magazine. Vol 3. Sept. 2011

http://issuu.com/irrawaddy/docs/irr_vol.19no.3_sep2011_issuu/19?viewMode=magazine&mode=embed

2-   International Crisis Group. Briefing n°127 – Major Reform Underway. p.3

3-Update : Amnistie du 12 janvier 2012. Info Birmanie. http://www.info-birmanie.org/web/index.php?option=com_content&view=article&id=413:update–amnistie-du-12-janvier-2012-&catid=16:communiques-de-presse-et-tribunes&Itemid=22

4- International Crisis Group. Report 214 Myanmar- A New Peace Initiative

http://www.crisisgroup.org/~/media/Files/asia/south-east-asia/burma-myanmar/214%20Myanmar%20-%20A%20New%20Peace%20Initiative.pdf

Posted by: daniellesabai | 11 January 2012

Microfinance : Mythes et réalité

Danielle Sabai

Depuis une quinzaine d’année, la micro-finance a été plébiscitée comme un moyen essentiel de sortir de la pauvreté par les institutions internationales comme la Banque mondiale (BM) et le Fond monétaire international (FMI). Selon Muhammad Yunus, concepteur du microcrédit, et récompensé pour cela par le prix Nobel de la paix en 2006, avec le microcrédit, la pauvreté devait être reléguée dans une section du musée de l’Homme.
A partir des années 90, le concept a eu un véritable succès et s’est développé dans de nombreux pays en développement en Asie, puis en Amérique Latine et en Afrique. Aujourd’hui, il existe plus de 3000 institutions de microcrédit et avec la crise on voit ces officines se développer aussi dans les pays développés.

Des événements récents ont jeté une toute autre lumière sur la micro-finance et ses effets sur la pauvreté. A l’automne 2010, une vague de suicide a eu lieu dans l’État indien de l’Andhra Pradesh qui a le plus fort taux d’institutions de micro-finance en Inde. Plus d’une trentaine de paysannes ayant eu recours au microcrédit se sont suicidées parce qu’elles ne pouvaient plus faire face aux remboursements. Une première vague de 200 suicides avait déjà eu lieu en Andhra Pradesh en 2006 pour les mêmes raisons.
Au Bangladesh, Muhammad Yunus et Sheikh Hasina Wajed, la Première ministre, se sont affrontés pour le contrôle de la Grameen Bank, la principale institution de micro-finance, fondée en 1983 par Yunus. Le 2 mars, Yunus a été renvoyé de la banque malgré une bataille engagée jusqu’à la cours suprême et malgré le soutien que « le banquier des pauvres » a reçu de « puissants » tels que James Wolfensohn, ancien directeur de la BM, Hillary Clinton et Nicolas Sarkozy…L’image du microcrédit semble durablement écorné.

La belle histoire du microcrédit selon Yunus

Dans les années 70, Muhammad Yunus (1) était économiste à l’université de Chittagong. La grande famine qui toucha le Bangladesh en 1974-75 lui aurait fait prendre conscience du gouffre existant entre les théories économiques qu’il enseignait et la réalité vécue par des millions de bangladais. Une prise de contact avec des habitants de Jobra, un village proche de Chittagong lui aurait permis de « comprendre » que tous ces paysans étaient enfermés dans un cercle vicieux de pauvreté parce qu’ils ne disposaient pas d’un minimum de fonds pour pouvoir s’en sortir. Un dollar pourrait suffire à sortir de ce cycle infernal mais les paysans, exclus du système bancaire traditionnel, se retrouvaient à la merci d’usuriers dont les conditions pour emprunter les enfonçaient encore plus dans la pauvreté.

Yunus aurait alors décidé de prêter aux pauvres et comme les banques refusaient d’accorder des crédits, il se serait porté garant pour les emprunts effectués. Cette expérience ne pouvait toutefois se réaliser à grande échelle, ce qui le conduisit à fonder une banque spéciale pour les pauvres en 1983. Ainsi naquit le premier établissement financier de microcrédit, la Grameen Bank, gram signifiant village en bengalis.

La Grameen Bank

Le site de la Grameen Bank (2), nous renseigne sur les principes fondateurs et le fonctionnement du microcrédit.
Le premier principe affirme que le crédit est un droit humain. Rien de moins. Ainsi, la Grameen banque remplirait une mission humanitaire en offrant aux familles pauvres, particulièrement à des femmes, un accès à un droit universel. Le crédit est délivré afin de permettre l’auto-entreprise (il s’agit de micro-entreprises) pour générer des revenus ou pour permettre l’accès au logement. Il est spécifié qu’il ne s’agit pas de crédits à la consommation.

Pour obtenir un crédit, l’emprunteur doit rejoindre un groupe d’emprunteurs « solidaires ». L’emprunt n’est pas basé sur un contrat légal mais sur la « confiance » avec la banque et entre les membres du groupe. Le crédit est obtenu parallèlement à un programme obligatoire et volontaire d’épargne de la part des emprunteurs.

Le résumé chiffré de la banque peut donner le vertige pour un pays aussi pauvre que le Bangladesh.
En mars 2011, le nombre d’emprunteurs atteignaient 8,36 millions parmi lesquels 97 % de femmes. La banque a 2565 branches et travaille dans 81 379 villages du Bangladesh. Le nombre d’employés de la banque s’élève à 22 289. Depuis sa création, Grameen a déboursé l’équivalent de 10,52 milliards de dollars en emprunt et 9,32 milliards ont été remboursés. Entre avril 2010 et mars 2011 le montant des emprunts s’est élevé à 984,34 millions de dollars.

Depuis 1995, la Grameen Bank ne reçoit plus de fonds privés. Elle s’autofinance à 100 % à partir de ses dépôts. Plus de 55% des dépôts proviennent de l’épargne des emprunteurs eux-mêmes et le montant total des dépôts représente 147% des emprunts. Ce sont donc les pauvres eux-mêmes qui financent les emprunts.

Tous entrepreneurs à compte propre

Selon Mohammed Yunus et les partisans du microcrédit, la pauvreté n’est pas le résultat d’une exploitation outrancière mais le fait de l’exclusion des plus démunis du système capitaliste. « La pauvreté découle de l’incapacité des travailleurs à bénéficier des fruits de leur labeur, parce qu’ils n’ont pas le contrôle du capital » (3). Il manque la petite impulsion monétaire qui permettrait à des millions de pauvres de part le monde de se transformer en autant d’entrepreneurs à compte propre.
« Ce qu’il faut, ce sont des changements structuraux réels pour que les pauvres puissent accéder au marché de la même façon que les riches ».
« La pauvreté peut être éliminée, partout sans attendre. C’est uniquement une question de volonté politique. On ne supprime la misère qu’en donnant aux plus démunis les moyens de contrôler eux-mêmes leur destin. Ce n’est pas le travail en lui-même qui élimine la pauvreté, mais le capital dérivé de ce travail… ».

Pour résumer la philosophie de Yunus, la pauvreté pourrait être éliminée en aidant les pauvres à se transformer en auto entrepreneurs, ce que nous serions tous en puissance. La seule différence entre une femme bangladaise et un directeur d’entreprise serait l’accès au capital. Il faudrait donc permettre à tous ceux qui en sont privés, l’accès au marché et au système bancaire.

Un business sur le dos des pauvres

L’insuffisance du système bancaire et la demande croissante de crédits des ménages pauvres ont favorisé le développement des institutions de microcrédit. En Inde (4) par exemple, le gouvernement évaluait en 2005 le nombre de personnes exclues du système bancaire traditionnel à près de 300 millions. Selon lui, 70% de la population rurale n’avait pas de compte de dépôts, 87% n’avait pas accès aux crédits bancaires et 55,1% des pauvres empruntaient de manière informelle (famille ou amis).

Le créneau est très profitable. C’est un business qui permet de faire beaucoup d’argent sur le dos des pauvres. L’investissement dans une institution de micro-finance donne une rentabilité des capitaux propres d’environ 20%. Le taux de remboursement des prêts est supérieur à 95%. Cela ne provient pas du fait que les pauvres seraient plus honnêtes que les autres et donc se feraient un point d’honneur à rembourser leur crédit. A la suite de la vague de suicides en Andhra Pradesh, les méthodes des institutions de microcrédits ont été mises en lumière et dénoncées: Des taux excessifs allant de 24% à 36% (mais pouvant avoisiner 75% comme c’est le cas de Compartamos Banco au Mexique) ; Des agents de prêts, rémunérés en fonction du nombre de clients, poussant des personnes insolvables à emprunter ; Le harcèlement physique et moral pour recouvrer les traites impayées…

Un projet d’essence néolibérale

Avec le microcrédit, nulle contestation de l’ordre établi, nulle proposition alternative au modèle capitaliste pour lutter contre la pauvreté. Pire, l’idée selon laquelle « l’aide sociale distribuée par de nombreux pays industrialisés, dont la France, permet aux démunis de survivre, mais pas d’éradiquer la misère  » est révélatrice d’un projet néolibéral dans son essence. A aucun moment il n’est envisagé que l’État pourrait avoir un rôle à jouer pour éradiquer la pauvreté (5). La microfinance investit là où l’État fait défaut : Pour accéder au logement, pour se soigner, pour payer la scolarité des enfants.
Le cas de l’Inde est de ce point de vue édifiant. La micro-finance s’est développée dans les années 90 avec le tournant néolibéral. “Dans les années 70, les banques nationalisées indiennes avaient un quota de crédits accordés aux zones rurales ainsi qu’aux petites entreprises et aux personnes les plus défavorisées. Le programme de développement rural intégré (IRDP) a été abandonné à la fin des années 80 et la libéralisation du secteur bancaire et financier à ouvert la porte aux intermédiaires privés “(6).

La promotion d’un “capitalisme à visage humain”

En parallèle du microcrédit a émergé le concept de « business social ».
Dans son livre « Vers un nouveau capitalisme » Muhammad Yunus explique ce qu’il entend par là : « Un business social est une société qui ne distribue pas de dividendes. Elle vend ses produits à des prix qui lui permettent de s’autofinancer. Ses propriétaires peuvent récupérer la somme qu’ils ont investie dans l’entreprise après un certain temps mais nulle part de profit ne leur est versée sous forme de dividendes. Au lieu de cela, les profits réalisés par l’entreprise restent en son sein afin de financer son expansion, de créer de nouveaux produits ou services, et de faire davantage de bien dans le monde » (7) .

Le business social est présenté comme un projet humanitaire et désintéressé. « Un business social est une entreprise qui répond à des besoins sociaux ». On trouve de telles sociétés dans la commercialisation de police d’assurance maladie, l’accès à l’énergie ou le recyclage des déchets…
De grandes entreprises telles que Danone, des grandes banques (CitiBank India par exemple) sont très favorables à des partenariats avec ces entreprises qui leur permettent de faire de l’argent tout en ayant un profil « social ».

En fait, les « business sociaux » n’ont de social que le nom. Ils opèrent sur les mêmes marchés que les autres entreprises et sont en concurrence avec. Pour survivre, ils doivent faire du profit donc être compétitifs… Comment, alors combiner la recherche de profits tout en remplissant une mission sociale ?
Si l’on regarde de plus près, on s’aperçoit que ces entreprises remplissent des fonctions qui devraient être de la responsabilité de l’État et pourraient faire l’objet de développement de services publics.
La micro-finance et les « business sociaux » se développent à cause de l’absence d’État comme au Bangladesh ou de son retrait comme en Inde à la fin des années 80.

Quels effets sur la pauvreté ?

Muhammad Yunus affirmait : « Nous avons juré que nos efforts auraient un impact important et mesurable sur la pauvreté. Plus spécifiquement, nous nous sommes engagés à aider 100 millions de familles à sortir de la pauvreté grâce au microcrédit et à d’autres services financiers. En nous fondant sur les estimations selon lesquelles environ 5 personnes bénéficient des effets positifs du microcrédit lorsqu’il concerne une famille (chiffre que l’expérience du monde en développement permet de considérer comme approximativement exact), nous pouvons espérer qu’un demi milliard d’individus sortiront de la pauvreté au cours de la prochaine décennie – ce qui correspond aux objectifs du millénaire pour le développement » (8).

Qu’en-est-il dans la réalité ?
En fait le microcrédit est rarement utilisé par les emprunteurs pour fonder une entreprise.
Il est utilisé dans près de 8 cas sur 10 pour la consommation, la santé, le logement ou l’éducation. Cette utilisation ne génère aucun revenu qui permettrait de rembourser le prêt, d’où un accroissement de l’endettement des emprunteurs pauvres.

Derrière l’image « éthique » de la micro-finance le tableau est peu reluisant.
Le principe de groupe solidaire accroit la pression sur les emprunteurs chaque membre du groupe étant caution des autres. Ne pas rembourser signifie se couper de toute nouvelle source de crédit. Comme les familles ont accès à plusieurs organismes de microcrédit, elles empruntent à l’un pour rembourser l’autre. S’ensuit une spirale de la cavalerie.
Les prêts sont proposés de manière agressive aux pauvres sans réels contrôles de leur solvabilité. Les taux d’intérêts sont dans le meilleur des cas entre 24 et 36%, un taux jugé acceptable par Yunus et les autres promoteurs du microcrédit.
De plus en plus d’entreprises associent un produit de consommation au microcrédit correspondant. Du côté des ONG, il n’est pas rare que soit associé au prêt des produits tels que téléphones portables, poulets, etc… en les présentant comme des produits pouvant générer des sources de revenus. En réalité ils créent une dépendance à l’association. En fin de compte, le microcrédit favorise le surendettement, la cavalerie et la dépendance aux organismes financiers.

Plusieurs études indépendantes (9) ont tenté de déterminer quels sont les effets réels de la micro-finance dans la lutte contre la pauvreté. Deux équipes de chercheurs, ayant travaillé l’une en Inde et l’autre aux Philippines, ont basé leur étude sur la comparaison de deux populations, l’une ayant eu accès au microcrédit et l’autre se l’étant vu refusé. Les conclusions qui ressortent des deux études sont convergentes, le microcrédit ne favorise pas la sortie de la pauvreté. Dans la plupart des cas, il a permis de faire des achats importants de biens durables. Il ne s’agit en aucun cas d’une frénésie de consommation. Au contraire, après avoir contracté un emprunt dans le cadre du microcrédit les études ont montré que les familles abandonnent certains petits plaisirs (thé, snack, tabac, noix de bétel…) pour rembourser l’emprunt qui a permis d’acheter des biens durables.
Après 18 mois aucune évolution significative de la vie des familles emprunteuses n’a été notée. L’impact à plus long terme est en train d’être mesuré. L’emprunt de départ générera-t-il des revenus supplémentaires ? Les traites seront-elles trop lourdes ? Affaire à suivre.

Une autre étude réalisée par une économiste bangladaise travaillant aux États-Unis, Lamia Karim (10), apporte un éclairage nouveau. Surprise par le taux excessivement haut de recouvrement des emprunts, cette économiste a fait une enquête de terrain en 1997 puis est revenu en 2007 pour poursuivre son étude. Rejetant le discours selon lequel il y aurait une corrélation naturelle entre la pauvreté et l’honnêteté, Karim a mis en lumière une réalité bien plus sordide qu’elle nomme l’ « économie de la honte ».

L’étude montre que les prêts sont accordés dans 97% des cas aux femmes mais que 95% des demandes sont faites par le mari ou le fils de famille. L’extension des prêts aux femmes bangladaises peut avoir des conséquences très défavorables pour elles. Les organismes de micro-finance exploitent en fait le code social de l’honneur et de la honte en vigueur au Bangladesh, les femmes étant les garantes de l’honneur des familles. Comme les femmes sont tenues responsables en cas de non remboursement, les agents de recouvrement n’hésitent pas à les humilier publiquement pour obtenir le remboursement des traites impayées.

Quelles alternatives ?

Les études indépendantes permettent de démystifier les discours lénifiants sur le microcrédit et les vagues de suicides qui ont eu lieu dans l’État d’Andhra Pradesh illustrent malheureusement combien ses effets peuvent être dramatiques.

Des expériences récentes de lutte contre la pauvreté engagées par des gouvernements dans des pays comme le Mexique ou le Brésil ont porté sur un transfert de revenus avec contreparties. Les programmes « Oportunidades » engagé au Mexique ou « Bolsa Familia » au Brésil dans les années 2000 ont consisté à donner à des familles pauvres des petites sommes de monnaie en échange de l’assiduité scolaire des enfants et d’un suivi de leur santé. Ces politiques ont coûté peu cher en termes de PIB, aux alentours de 0,4 ou 0,5 % du PIB dans le cas du Brésil. Elles n’ont donc pas pu avoir un impact négatif sur la croissance comme cela est trop souvent affirmé par les partisans de la croissance qui prônent des politiques orthodoxes visant la maîtrise de l’inflation et la réduction de la dette publique.

Les résultats de ces politiques de transferts de revenus sont cependant controversés. Selon les évaluations les plus favorables (11), Bolsa Familia aurait permis de réduire de 17% la pauvreté depuis 2001 et aurait eu un impact positif quant à la réduction du travail des enfants et à la malnutrition des enfants à la campagne (12).

Mais ces politiques de transferts des revenus avec contreparties ne s’attaquent pas plus à la racine de la pauvreté que le microcrédit: l’absence d’emplois ou des salaires trop faibles qui maintiennent les pauvres dans la misère et la précarité. Le microcrédit n’est en aucun cas un instrument qui permettrait de créer les dizaines de millions d’emplois nécessaires dans un pays comme le Brésil.

D’autres instruments de redistributions des revenus moins popularisés que Bolsa Familia ou que le microcrédit ont été mis en œuvre, notamment l’augmentation du salaire minimum et l’accès à une retraite égale à un salaire minimum pour les personnes handicapées de plus de 65 ans et les paysans les plus pauvres. Ces mesures ont permis de jouer plus efficacement sur l’ampleur de la pauvreté alors que les instruments tels que Oportunidades ou Bolsa Familia ne font que s’attaquer à sa profondeur (13).

Contrairement aux affirmations des penseurs néolibéraux, l’État doit rester ou devenir un instrument de réduction de la pauvreté. Il doit développer des politiques sociales et des services publics pour satisfaire les demandes sociales, notamment d’éducation et de santé. Il doit impulser des politiques favorables à l’emploi et à la hausse des salaires. Les dépenses occasionnées par ces politiques en faveur des plus démunis devraient être financées par une fiscalité progressive qui impose les plus riches et une taxe sur les transactions financières.

Notes

(1) Ce paragraphe est tiré d’un article écrit par Muhammad Yunus et publié dans le Monde Diplomatique : « Transgresser les préjugés économiques », décembre 1997.
(2) http://www.grameen-info.org/
(3)  Toutes les citations proviennent de l’article « Transgresser les préjugés économiques » par Muhammad Yunus, Le Monde Diplomatique, décembre 1997
(4) La microfinance en Inde. Mission Économique. Actualisation au 22 avril 2005.
(5) Yunus Muhammad. “Transgresser les préjugés économiques”, Le Monde Diplomatique, décembre 1997
(6) Quand la microfinance tue : vague de suicides dans l’État d’Andhra Pradesh en Inde. Solidarité internationale PCF.
(7) Comane Denise. Muhammad Yunus : Prix Nobel de l’ambiguïté ou du cynisme ? CADTM. http://www.cadtm.org/Muhammad-Yunus-Prix-Nobel-de-l

(8) Comane Denise. Muhammad Yunus : Prix Nobel de l’ambiguïté ou du cynisme ? CADTM

(9)  The Miracle of Microfinance ? Evidence from a Randomised Evaluation. Abhijit Banerjee, Esther Duflo, Rachel Glennester et Cynthia Kinnan, May 2009.
Expanding Microentreprise Credit Access : Using Randomized Supply Decisions to Estimate the Impact in Manila. Dean Karlan and Jonathan Zinman, juillet 2009
(10) Jacquemont Stéphanie. Les promesses non tenues du microcrédit : nouvelles preuves à charge. CADTM

(11) Favelous. The Economist. http://www.economist.com/node/18359966
(12) How to get Children out of job and into school. The Economist.
(13) Salama Pierre. Lutte contre la pauvreté en Amérique latine.

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