Posted by: daniellesabai | 18 January 2010

Inde : déclenchement de l’opération Green Hunt

Christine Schneider

Guerre contre les naxalites ou guerre contre les habitants des Etats du Centre-Est


Le conflit entre les forces indiennes de sécurité et le PCI (Maoïste)[i] est entré dans une phase cruciale et décisive. Pour le premier ministre Manmoham Singh, « le naxalisme est le plus grand défi pour la sécurité intérieure qu’a jamais dû relever le pays ».[ii] Le combat du gouvernement indien contre les maoïstes existe depuis 1967. Il s’est intensifié depuis 2004.

Après qu’en 1967 au Bengale Occidental, les paysans du village de Naxalbari aient saisi le riz d’un propriétaire foncier, différents groupes armés maoïstes ont implanté leurs maquis dans les forêts et les campagnes isolées. En septembre 2004, deux groupes maoïstes importants ont fusionné pour former le PCI (Maoïste)[iii].

Après les élections fédérales indiennes de mai 2009, le PCI (Maoïste) a amplifié ses attaques dans différents Etats du pays : le Jharkhand, le Chhattisgarh et l’Orissa. Une des plus spectaculaires fut l’exécution de 18 policiers dans une embuscade le 8 octobre dernier dans le district de Gadchiroli, dans l’Etat du Maharashtra.

En réponse, le ministère de l’intérieur a pris l’initiative d’une attaque militaire massive avec l’armée, les commandos spéciaux de la police anti-insurrectionnelle et la police chargée de la sécurité aux frontières. Une campagne médiatique[iv] a préparé l’opinion à une offensive contre « les terroristes » en occultant les aspects économiques, sociaux et politiques.

On ne sait pas jusqu’où ira cette opération militaire, appelée « Green Hunt ». L’Etat ne veut pas de témoignages. Aujourd’hui, tous ceux qui se rendent dans les forêts sont battus, arrêtés, accusés d’être des naxalites : militants des droits de l’Homme, universitaires, médecins, avocats…

Les cadres militaires du PCI (Maoïste) sont estimés à 20 000 et leurs sympathisants des centaines de milliers. Leurs activités sont présentes dans 37 % des districts du pays (soit 16 des 28 Etats indiens) avec une implantation principale dans les Etats du Jharkhand et de l’Andhra Pradesh. Cela forme « le corridor rouge » qui va de la frontière népalaise aux côtes du Sud-Ouest. Les naxalites revendiquent également une implantation dans les zones urbaines.

Ce sont les adivasis[v] et les dalits[vi]qui alimentent les rangs du mouvement. C’est-à-dire les populations les plus pauvres de l’Inde, victimes de l’extrême brutalité des rapports sociaux. Ce sont les plus touchées par la violence rurale, l’injustice, la discrimination des castes.

Selon un rapport du ministère de l’Intérieur de 2006, les naxalites « agissent dans le vide créé par l’inadéquation des institutions administratives et politiques (…).Ils font leurs, les revendications locales et tirent parti de leur discrédit ainsi que de la perception de l’injustice parmi les segments défavorisés et reculés de la population »[vii].  C’est-à-dire dans les Etats où la décomposition sociale laisse la place à la corruption, à l’extorsion des impôts, où la violence contre les basses castes et les crimes contre les tribus sont statistiquement élevés. Mais pas seulement puisque la population est victime de l’intimidation, des brutalités, des exactions policières dans un contexte d’appropriation privée des terres par l’Etat pour créer des Zones Economiques Spéciales.

En Inde, environ un habitant sur quatre ne mange pas à sa faim.

La situation est particulièrement grave dans les campagnes où vivent les 3/4 de la population (840 millions), dont 280 millions de paysans sans terre[viii]. Un grand nombre d’entre eux se sont suicidés incapables de faire face à leurs dettes. Dans l’Etat du Chhattisgarh, 40% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

En 2005, dans cet Etat, une milice paramilitaire a été constituée, la Salwa Judum. Présentée comme une réaction « spontanée » de villageois, censée « libérer la population » du joug naxalite, elle a le soutien du BJP[ix] au pouvoir dans cet Etat et du Parti du Congrès, dans l’opposition localement.

L’objectif officiel serait de séparer les naxalites de leur base. Mais, simultanément, il s’agit  de spolier les paysans et les populations tribales de leurs terres pour y développer des projets industriels : le sous-sol de cet Etat regorge de richesses minérales (bauxite, diamants, charbon, fer, manganèse, étain, uranium…).

Des organisations des Droits de l’Homme dénoncent Salwa Judum dont les miliciens ont attaqués de nombreux villages, tués et violés des habitants, brûlés leurs maisons pour les forcer à rejoindre leurs “camps de secours”. Des dizaines de milliers d’adivasis se retrouvent rassemblés dans ces camps.

De multiples mobilisations se développent contre l’éviction de populations rurales de leurs terres.

En janvier 2006, à Kalinga Nagar dans l’Etat de l’Orissa, des adivasis ont été tués par la police. Ils bloquaient la route depuis un an pour empêcher la vente de leur terre au groupe capitaliste indien Tata.

En mars 2007, à Nandigram dans le Bengale Occidental[x], des paysans se sont opposés à la saisie de leurs terres par l’Etat en vue de créer une « Zone Economique Spéciale (SEZ) ». La répression des forces de l’ordre a fait plusieurs dizaines de morts. Un millier de policiers ont attaqué les villageois qui protestaient.

Une partie de la gauche radicale indienne a exprimé son désaccord avec la stratégie suivie par les maoïstes qui développent l’action militaire au détriment de l’action de masse. Certaines des méthodes du PCI Maoïste sont, par ailleurs, franchement condamnables : dans les zones qu’ils contrôlent, il arrive, par exemple que des personnes étiquetées “opposants de classe” soient sommairement amputées d’un membre ou exécutées par les maoïstes.

Il n’en reste pas moins que les responsables de cette situation sont les autorités étatiques qui développent depuis des années un climat de violence contre des populations surexploitées et qui aident aujourd’hui les multinationales à s’emparer de leurs terres.

Le but réel de l’opération militaire en cours est d’extirper toute possibilité de résistance populaire dans les zones concernées. Même si une partie d’entre eux critique ou condamne certaines des méthodes utilisées par les maoïstes, diverses personnalités, mouvements sociaux et courants de la gauche radicale se mobilisent en Inde pour faire cesser cette offensive militaire.


[i] Parti Communiste Indien Maoïste – PCI(Maoïste) ou Communist Party of India (Maoist) –

[ii] 13 Avril 2006, Manmoham Singh, devant les chefs de gouvernements des Etats Indiens.

[iii] Il s’agit du Peoples’ War Group (PWG) et du Maoist Communist Center of India (MCCI).

[iv] 26 octobre 2009, Magazine Outlook, Operation Red Blood

[v] Adivasi : Membres des tribus (scheduled tribes) et habitants traditionnels des forêts, ce sont les habitants les plus anciens, les plus méprisés, les plus démunis.70 millions d’adivasis forment une population d’autochtones vivant dans la forêt.

[vi] Dalits ou hors castes ou intouchables. Officiellement le système des castes a été aboli par la Constitution.

[vii] Red Sun, Travel in Naxalite Country, Sudeep Chakravarti, janv 2009, Penguin India

[viii] Id.

[ix] BJP, Bharatiya Janata Party, au pouvoir fédéral en 2004 et au pouvoir dans le Gujarat depuis 2001, dont le premier ministre Narendra Modi, est accusé d’avoir laissé faire les émeutes et massacres des musulmans en 2002

[x] Etat du Bengale occidental gouverné depuis plus de trente ans par le Parti Communiste d’Inde Marxiste (PCI-M fondé par des dissidents du PCI en 1964, à la suite de la guerre Chine–Inde de 1962).).et le Parti Communiste de l’Inde (PCI ex-prosoviétique). Cette coalition a mis activement en œuvre une politique néolibérale.


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