Posted by: daniellesabai | 15 January 2010

Japon: La victoire du Parti Démocrate, un changement politique majeur ?

Jean Sanuk.

Le 30 août 2009, le Parti Démocrate du Japon a remporté une écrasante victoire aux élections législatives mettant ainsi un terme à la domination du Parti Libéral Démocrate. La défaite du PLD est un véritable séisme politique au Japon. Muto Ichyo (Ichiyo, Muto 2009), qui dirige une des organisations se réclamant de la 4ème internationale au Japon, la compare à la défaite du PRI qui a dirigé le Mexique de 1920 à 2000, à celle du Parti Du Congrès qui a dirigé l’Inde de 1947 à 1977, ou encore à la chute du Golkar de Suharto en 1998. La victoire du Parti Démocrate suscite de nombreuses attentes dans la population japonaise dont les conditions de vie se sont fortement dégradées ces dernières années.

Un demi-siècle de gouvernement conservateur.

Le Japon a été dirigé par un parti conservateur de droite, le Parti Libéral Démocrate (PLD) depuis 1955, à l’exception d’une courte période en 1993-1994, où un certain nombre de ses dirigeants le quittent et lui font perdre la majorité. Ce sont ces dissidents qui vont former quelques années plus tard le Parti Démocratique du Japon (PDJ).

Le capitalisme japonais connaît son apogée au cours des années 1980. C’est l’époque du « modèle japonais », incarnant le summum de l’efficacité organisationnelle des firmes multinationales japonaises qui dament le pion aux multinationales occidentales et partent à l’assaut des marchés nord-américains et européens.

Le PLD distribue à tour de bras les fruits de la croissance à ses affidés à travers des réseaux clientélistes. La corruption connaît ses plus beaux jours. Le salaire réel de la majorité des travailleurs progresse, et environ un tiers des travailleurs disposent d’un « emploi à vie ». Pourtant, même à cette époque la société japonaise est très segmentée : à côté de « l’emploi à vie » le travail précaire est important et ceci recoupe des inégalités hommes/femmes très accentuées.

Les années 1992-2004 sont les années de la « décennie perdue » du capitalisme japonais et le début de son déclin. L’éclatement d’une bulle financière en 1991 provoque la faillite du système bancaire et un profond ralentissement de l’économie japonaise accompagné d’une augmentation du chômage et des inégalités sociales. Le Japon commençait tout juste à sortir de cette longue dépression lorsque survient la crise internationale de 2008. Du fait de sa dépendance envers les exportations, le Japon est l’un des pays les plus affectés par la crise avec un recul du PIB de 6% en  2009, la pire récession depuis 1945. Ce long déclin du capitalisme japonais a entrainé une dégradation des conditions de vie de la population japonaise.

Une situation sociale profondément dégradée.

La crise économique a comme partout provoqué des centaines de milliers de licenciements. Au Japon, les principales victimes sont les travailleurs précaires. 75% des postes supprimées actuellement sont ceux de salariés temporaires (Dorival, Camille 2010). Cela tient à ce que les grandes entreprises ont fortement développé l’emploi précaire ces vingt dernières années pour continuer à faire des profits pendant les années de crise. En 2008, 17,6 millions de travailleurs sont dits « non réguliers » soit 34% de la population active contre 18% en 1988. Comme ailleurs, l’emploi précaire frappe majoritairement les femmes et les jeunes. Pour les mêmes raisons, environ 4 millions d’emplois industriels ont été délocalisés pour l’essentiel en Chine entre 1994 et 2004. Comme beaucoup de travailleurs sont logés par l’entreprise, la perte d’emploi entraine aussi la perte du logement. Le nombre de sans abris augmente fortement et on peut les voir se réfugier dans des tentes le long des berges du fleuve qui traverse Tokyo ou bien dans des boutiques de jeux vidéo ouverts 24h/24. Les inégalités sociales se sont creusées alors qu’elles étaient faibles dans le passé. En 2006, 15,7% de la population japonaise vivait en dessous du seuil de pauvreté relative (moins de la moitié du revenu annuel médian). Cela place le Japon à l’avant dernier rang des pays de l’OCDE juste avant les États-Unis. Les pensions de nombre de japonais sont remises en cause dans un pays où la proportion de plus de 65 ans atteindra 44% en 2050. Dans le même temps l’imposition des ménages les plus aisés était réduite. On est loin des  clichés du pays de « l’emploi à vie » qui ne concerne plus qu’une petite minorité.

Cette paupérisation n’était pas une fatalité mais est la conséquence directe de la politique néo-libérale poursuivie par le PLD et en particulier le Premier Ministre Koizumi (2001-2005) dont le slogan était « sans effort, pas de confort ». Ayant subi l’effort sans obtenir de confort, les japonais se sont détournés en masse du PLD et ont placé leurs espoirs dans le PDJ dont la campagne électorale était centrée sur l’amélioration des conditions de vie, la défense des retraites, la création d’un « filet de sécurité sociale », et la réforme du système politique. Ce choix n’était pas anodin et visait à capter le mécontentement populaire. Mais vue la nature du PDJ, les japonais ont raison d’être sceptiques.

D’où vient le PDJ ?

Le PDJ est né de la mue successive du parti fondé en 1993 par Ozawa Ichiro (ancien responsable du PLD), le « Parti du Renouveau du Japon » qui s’est transformé ensuite en « Parti de la Nouvelle Frontière » puis en « Parti Libéral » puis finalement en PDJ en 1998 lorsqu’il a fusionné avec un courant de droite issu du Parti Social-Démocrate du Japon (PSDJ). Il est donc formé de transfuges du PLD, d’anciens sociaux-démocrates et d’activistes des mouvements de citoyens. Le PDJ rassemble des sensibilités allant du centre gauche à la droite ultranationaliste et il puise son électorat dans les mêmes couches sociales que l’ancienne majorité du PLD. En 2007, 20 dirigeants ultra-nationalistes du PDJ ont lancé un appel pour créer une fraction interne afin de promouvoir la conception révisionniste de l’histoire notamment à propos du massacre de Nankin ou au sujet des « femmes de confort ». La direction du PDJ les a laissé faire.

Le PDJ est aussi le parti qui compte le plus de parlementaires (30) formés au « Matsushita Institute of Management and Government », un institut de formation néo-libéral créé par le fondateur de Matsushita Electrical Co, aujourd’hui plus connu sous le nom de Panasonic. Son but est d’appliquer les techniques du management à la gestion gouvernementale. Le PDJ compte aussi sur le soutien de la confédération syndicale Rengo, traditionnel allié du grand patronat.

En 2007, le PDJ  remporte sa première grande victoire en prenant le contrôle de la Chambre haute du parlement japonais grâce à l’appui de deux petits partis, le « Parti Social-Démocrate du Japon » (PSDJ) et le « Nouveau Parti du Peuple » (NPP). Cette coalition forme l’opposition au gouvernement conservateur du PLD jusqu’aux élections le 30 août 2009 de la chambre basse. Le PDJ y remporte une victoire avec 308 sièges sur 480 (contre 112 auparavant), et 69% des voix.

L’élection de Barack Obama a aussi encouragé l’électorat japonais à soutenir le PDJ qui lui aussi faisait campagne sur la nécessité du changement. Pour autant, le nouveau Premier ministre japonais, Yukio Hatoyama, n’est pas le Barack Obama japonais dans le sens où il ne bénéficie pas d’un véritable engouement populaire. La majorité des japonais a depuis longtemps perdu confiance dans son système politique et nombre de responsables politiques sont frappés de discrédit. Pendant des décennies le PLD au pouvoir a donné le spectacle de luttes incessantes entre ses différentes factions internes dont l’enjeu était le contrôle des circuits de corruption base du clientélisme et de l’enrichissement personnel.

Une gauche réformiste affaiblie.

Le Parti Social-Démocrate du Japon (PSDJ) est un parti affaibli par les départs de ses dirigeants qui ont rejoint le PDJ. Pour survivre, il avait signé un accord électoral avec le PDJ pour sauver sa petite représentation parlementaire de 7 députés. Ils y sont parvenus en obtenant 3 millions de voix en faveur de leurs candidats.

Le Parti Communiste du Japon, (PCJ) a aussi réussi à maintenir ses 9 élus en obtenant 4,9 millions de voix. Le PCJ s’est abstenu de critiquer le PDJ pendant la campagne et entend pratiquer une opposition constructive.

L’extrême gauche est faible et divisée.

La section japonaise de la quatrième internationale s’est divisée en deux organisations en 1989 : le « National Council of Internationalist Workers » (NCIW) et le « Japan Revolutionary Communist League » (JRCL). Les deux organisations ont entamé un processus de réunification qui se manifeste par la publication d’une revue commune « the Bridge ». Elles avaient appelé à voter en faveur des candidats du parti social-démocrate et du parti communiste car elles pensent que les députés des deux partis réformistes peuvent être utile pour relayer les luttes des travailleurs et du mouvement populaire au parlement (Kenji, Kunitimo 2009).

Un gouvernement de coalition autour du PDJ.

Le PDJ a formé un gouvernement de coalition avec ses alliés électoraux le Parti Social-Démocrate du Japon et le Nouveau Parti du Peuple car il a besoin des 10 sièges de députés à la chambre haute de ces deux petits partis (3% des sièges) pour obtenir une majorité dans les deux chambres. Le PDJ espère bien obtenir une majorité à la chambre haute à l’occasion des nouvelles élections de l’été 2010 ce qui lui permettrait de se passer de l’appoint des deux petits partis. Mais dans l’intervalle, il doit faire des compromis avec ces deux partis, ce qui est source de fragilité car les divergences de vue autour des grandes questions économiques et politiques sont nombreuses.

Le gouvernement de coalition est dirigé par Yukio Hatoyama, premier ministre. C’est un ancien responsable du PLD et il est de surcroît le petit-fils d’Ichiro Hatoyama, premier ministre de 1954 à 1956, qui avait tenté durant son passage au gouvernement de réviser la constitution pour remilitariser la société. Yukio Hatoyama devra composer avec Ichiro Ozawa, le secrétaire général du PDJ, autre ancien cacique du PLD et principal artisan de la victoire électoral. Son influence politique est telle qu’il est surnommé  le « shogun de l’ombre ». Traditionnellement, le parti au pouvoir intervient directement dans la conduite de la politique du gouvernement, contrairement à la tradition bonapartiste française. C’est ce que le PDJ a annoncé vouloir changer par une réforme administrative et du système politique. Mais il est certain qu’Ichiro Ozawa fera tout pour s’y opposer afin de maintenir l’influence du PDJ sur les affaires gouvernementales. Ces luttes ne reflètent pas nécessairement des divergences politiques mais plutôt la volonté de contrôle de l’appareil gouvernemental.

Le programme du nouveau gouvernement.

Outre la renationalisation de la poste, le programme du PDJ, qui devrait être mis en œuvre à partir d’avril 2010 contient des réformes favorables aux travailleurs à la condition qu’elles soient réellement mises en œuvre. Il est centré sur le soutien au pouvoir d’achat et ses mesures phares portent sur la politique nataliste, le renforcement de la protection sociale et le soutien aux agriculteurs (DGPTE 2009). Le PDJ estime que ces mesures devront permettre le retour de la croissance et l’amélioration du niveau de vie des ménages médians, avec une augmentation de 20% du revenu disponible pour un foyer disposant d’un revenu annuel de 30 000 euros soit 2500 euros par mois.

La relance de la natalité est recherchée par la mise en place d’allocations familiales généreuses (200 euros par mois pour chaque enfant jusqu’à l’âge de 16 ans ; 4150 euros à la naissance, pour un coût total de 42 Mds d’euros) et d’allocations scolaires ou de bourses destinées à diminuer le coût des études secondaires et universitaires, la gratuité de l’enseignement public étant l’objectif affiché. Si l’on ne peut critiquer en soi ces aides financières, il demeure qu’elles confortent les inégalités entre femmes et hommes. Les japonaises subissent de fortes discriminations d’emploi et de salaires et c’est la principale cause de la baisse de la natalité. Au lieu de s’attaquer frontalement à ces inégalités, le PDJ préfère convaincre les japonaises de rester au foyer pour faire des enfants et s’en occuper grâce à des incitations financières.

– Le PDJ veut renforcer la protection sociale et rétablir la confiance des japonais dans leur système de retraite : résolution de la crise des « fichiers de retraite égarés », unification des systèmes de retraite dont le financement reposerait exclusivement sur la TVA, augmentation du minimum retraite garanti (530 euros), renforcement du système de santé publique, augmentation des allocations chômage. Une autre promesse de campagne vise à introduire un système de paiements compensatoires pour soutenir les revenus des agriculteurs et des pêcheurs (pour un coût de 7,5 milliards d’euros) et à accroître progressivement le taux d’autosuffisance alimentaire (pour le porter à 50% dans 10 ans et 60% dans 20 ans).

– Le PDJ   a promis de réduire le fossé entre employés dits « réguliers » (CDI à temps plein) et travailleurs précaires. Il propose d’interdire les contrats de travail de moins de deux mois, de limiter le détachement d’employés par leur entreprise à certaines fonctions bien spécifiques, de mieux encadrer l’activité des agences d’intérim et de porter le salaire horaire minimum à 1 000 yens (7,5 euros). Les services d’aide à la recherche d’emploi seront renforcés et une allocation de 100 000 yens par mois (755 euros) sera créée pour les chômeurs en formation. Le programme du PDJ insiste également sur l’égalité de traitement au travail entre hommes et femmes et la réalisation d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie familiale.

Pour financer ces mesures, Le PDJ refuse d’envisager une augmentation impopulaire de la TVA et propose de puiser dans les réserves et de procéder à une revue générale de la dépense publique, dont les fonctionnaires devraient faire les frais.

Les fonctionnaires, font l’objet de violentes attaques par la classe politique. S’il est vrai que 25 000 hauts fonctionnaires pantouflent dans environ 4500 organismes publics et parapublics ce qui leur permet de recevoir des revenus très élevés et explique la résistance au changement de la bureaucratie d’État, ce n’est pas le cas de la grande majorité des fonctionnaires. On annonce des baisses de salaire des fonctionnaires qui pourraient aller jusqu’à 20%.

Ces attaques contre la fonction publique doivent être dénoncées et sont révélatrices de l’ambigüité et des limites du changement politique annoncé par le PDJ. Le mouvement ouvrier japonais doit plus que jamais garder son indépendance vis-à-vis de l’État et du gouvernement du PDJ pour mieux dénoncer les mesures réactionnaires et obtenir que les réformes favorables aux travailleurs promises pendant la campagne électorales soient réellement tenues.

Bibliographie.

DGPTE. 2009. “Un tournant politique historique au Japon – Quelles conséquences économiques ?” Lettre économique et financière Japon – Corée:6.

Dorival, Camille. 2010. “Le Japon renonce à l’emploi à vie.” Alternatives économiques : 281.

Ichiyo, Muto. 2009. “Is Japan changing after the fall of LDP?” Vol. 2009. Europe solidaire sans Frontières.

Kenji, Kunitimo. 2009. “Outcome of the August 30 general election for the Japanese House of Representatives.” Europe solidaire sans frontières.


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