Posted by: daniellesabai | 9 January 2009

Chine : la crise économique conduira-t-elle à une crise politique ?

Jean Sanuk

« L’année du bœuf » s’annonce mal pour la population chinoise. La Chine était déjà en proie à des problèmes internes redoutables : une croissance économique explosive très dépendante des exportations, entraînant un désastre écologique et s’accompagnant d’un creusement des inégalités sociales. Bien avant l’éclatement de la crise économique mondiale, la Chine connaissait sa propre crise : surinvestissement dans de nombreux secteurs industriels ; bulle spéculative dans l’immobilier due à la construction effrénée de logements pour les classes moyennes et les nouveaux riches ; bulle spéculative à la bourse de Shanghai, alors même que de nombreux besoins fondamentaux de la population restaient insatisfaits. La crise économique mondiale, qui commence à se faire  sentir en Chine depuis novembre 2008  par un recul des exportations, vient aggraver cette situation interne déjà tendue.

Dans ce contexte, le gouvernement chinois redoute par-dessus tout le « scénario catastrophe » suivant : un ralentissement trop marqué de l’économie chinoise conduisant à une explosion du chômage pourrait conduire à une révolte sociale pouvant déboucher sur une contestation politique ouverte et organisée du pouvoir. On n’en est pas là, mais plusieurs éléments rendent ce scénario possible.

Sur le plan économique, les calculs les plus récents et les plus avisés estiment qu’une croissance minimale de 9% est nécessaire pour stabiliser le chômage. Or, les estimations les plus raisonnables tablent sur une croissance de 4% à 5%  pour l’année 2009. Cela peut paraître beaucoup vu de France où la récession (croissance négative) est déjà là avec ses cohortes de licenciements. Mais en Chine, cette réduction par deux de la croissance se traduit par des licenciements d’une ampleur gigantesque compte tenu de la vaste population chinoise (1,3 milliards d’habitants).  Dans un récent rapport tranchant par sa franchise (« Analyse et prévisions pour la société chinoise en 2009 »), l’Académie Chinoise des Sciences Sociales estime que le chômage pourrait atteindre 9.5% en 2009 soit le double des prévisions gouvernementales. Ces licenciements sont particulièrement nombreux dans la région qui va de Shanghai à Hong Kong où se concentre la majeure partie des entreprises tournées vers l’exportation.  A Dongguan, centre industriel du delta de la Rivière des Perles à deux heures de route au nord de Hong Kong, on estime qu’entre un quart et un tiers des usines fabriquant des produits intensifs en travail peu qualifié  (comme les jouets ou les souris d’ordinateur) ont fermé. Comme il n’existe pas de loi sur les faillites, et encore moins de  plans sociaux, les propriétaires siphonnent clandestinement ce qui reste de l’argent de l’entreprise, fuient à Taïwan ou Hong Kong, puis quand les créanciers et les travailleurs le découvrent, c’est la ruée pour récupérer tout ce qui peut l’être. Dans la seule ville de Dongguan, 800 000 travailleurs ont ainsi perdu leur emploi. Certains se sont rendus célèbre en parcourant 3000 km pour rentrer dans leur province d’origine avec des mobylettes qu’ils avaient saisis dans leur ancienne entreprise rappelant l’exode des 2 millions et demi de fermiers américains vers la Californie au cours de la grande crise des années 1930.

Parvenus dans leur province d’origine, ces travailleurs migrants sont confrontés à la pauvreté rurale qu’ils avaient tentés de fuir. Il n’y tout simplement pas assez d’emplois dans l’agriculture et on estime qu’une population flottante d’environ 120 à 150 millions de travailleurs migrants à quitter les campagnes pour gagner illégalement les viles où ils vont de chantier en chantier.

Avec un taux de croissance divisé par deux, un grand nombre de ces travailleurs migrants, mais aussi des travailleurs légaux des villes perdent ou vont perdre leur emploi. Ces autant de manifestants en puissance que le gouvernement ne peut tolérer. Les conflits sociaux sont déjà nombreux en Chine. Soulèvement de villages ou de villes moyennes entières lorsque des paysans sont expulsés de leurs terres pour la construction d’usines, de barrages, de projets immobiliers où les chantiers liés aux jeux olympiques ; manifestations d’ouvriers que les patrons oublient parfois de payer ; protestations devant les scandales révélés par les tremblements de terre, où les produits alimentaires empoisonnés. Jusqu’à présent, la répression brutale de la police et de l’armée s’est abattue sans merci et est parvenue à contenir ces conflits. Mais le gouvernement sait bien que la répression ne peut être la seule réponse. D’autant plus que le chômage n’est pas le seul motif de mécontentement.

Toujours selon le même rapport, 47% des chinois interrogés déclarent vivre dans des logements trop petits, de mauvaise qualité ou insalubres et ne peuvent pas acheter de logements car le gouvernement a donné sa bénédiction à la construction de logements beaucoup trop chers pour la majorité des travailleurs. La bulle immobilière a contraint ceux qui achètent à réduire fortement leurs dépenses dans d’autres domaines. D’autant plus que la protection sociale, notamment le système de retraite, est soit inexistant soit très insuffisant et obligent les ménages à épargner encore plus. Sans compter les dépenses d’éducation pour envoyer son enfant dans la meilleure école possible.

Ce mécontentement provoqué par l’accroissement des inégalités sociales est exacerbé par la consommation ostentatoire des nouveaux riches et de la nomenklatura, choyé par le parti communiste chinois dont c’est la base sociale essentielle. La Chine regorge de centres commerciaux ultramodernes où l’on vend le dernier cri des produits de luxe les plus tape-à-l’œil. 68,8% des chinois interrogés estiment que durant les dix dernières années, les officiels ont trop profité de la croissance tandis que les travailleurs, les paysans et les migrants ont trop peu gagné. C’est pourquoi la corruption est particulièrement mal ressentie par la population qui sait pourtant qu’elle est au cœur du pouvoir : on ne peut faire des affaires, notamment créer une entreprise privée, sans le patronage officieux de tel ou tel haut responsable. Zang Peili, La femme du premier ministre Wen Jiabao et géologue de profession dirige une grande entreprise de bijouterie spécialisée dans les pierres précieuses et basée à Hong Kong. Le Parti communiste chinois et l’armée sont en eux-mêmes de vastes conglomérats industriels aux ramifications nombreuses. Sans de solides appuis en leur sein, il est difficile de faire des affaires.

C’est dans ce contexte que le gouvernement chinois a annoncé le 9 novembre 2008 un plan de relance d’un montant d’environ 600 milliards de dollars (4000 milliards de yuans), soit un montant proche du plan Paulson aux États-Unis. Mais, à la différence des États-Unis, il  ne s’agit pas de renflouer les banques mais d’agir directement pour soutenir la croissance par des dépenses publiques massives pour la construction de routes, de voies de chemin de fer, d’aéroports, de réseaux électriques, d’accélération de la reconstruction des villes affectées par les tremblements de terre de mai 2008, de logements sociaux, de dépenses d’éducation et de santé. On peut notamment citer dans le domaine social l’annonce d’un appui aux secteurs de la santé (réseau des cliniques de proximité) et la réhabilitation des écoles dans les provinces de l’intérieur. Dans le domaine environnemental, des investissements pour le traitement des déchets, l’assainissement de l’eau et des économies d’énergie.  Pas un seul jour sans que le gouvernement annonce des mesures de soutien dans tel ou tel domaine, notamment aux agriculteurs.

Il est vrai que la Chine a besoin d’un très grand nombre d’infrastructures et d’un effort particulièrement important de construction de logements sociaux, d’école et d’hôpitaux.  Mais le succès d’un tel plan repose in fine sur la relance de la consommation interne pour compenser le ralentissement des exportations. Or, c’est bien le talon d’Achille du plan de relance. Même si les annonces sont suivies d’effets, ce qui reste à démontrer, on ne crée pas un système de protection sociale digne de ce nom en quelques mois incitant les ménages à moins épargner, et on ne peut stimuler la consommation que si on organise une hausse significative et généralisée des salaires, ce que le gouvernement s’est bien gardé de faire.

C’est pourquoi il est probable que le plan de relance aura un effet non négligeable mais limité : on estime à 1 point de pourcentage son impact sur le taux de croissance. C’est pourquoi une croissance de 8 voire 9% semble inatteignable en 2009 et une forte montée du chômage inévitable

La crise économique débouchera-t-elle sur une crise politique ? Rien n’est moins sûr. Le gouvernement fait tout pour empêcher une jonction des luttes qui restent pour l’instant éclatées. Depuis le massacre de Tienanmen, dont la commémoration des 20 ans le 4 juin 2009  sera soigneusement réprimé par le gouvernement, le mouvement populaire n’est pas parvenu à renaître et à se réorganiser et sur une base nationale.  Un appel de 300 intellectuels, « la Charte 08 » a été publié en décembre 2008 appelant une démocratisation politiques et des réformes sociales. Mais la jonction entre les intellectuels et la population laborieuse n’a pour l’instant pas eu lieu. Soyons attentifs aux luttes sociales en Chine cette année et tenons-nous prêts  à les soutenir.


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