Posted by: daniellesabai | 10 September 2008

Thaïlande : une guerre sans limites entre possédants

Danielle Sabai et Jean Sanuk

Une crise politique qui n’en finit pas.

Depuis le début de l’année 2006, une crise profonde s’est ouverte entre différentes factions de l’armée, de la monarchie et de la bourgeoisie pour le contrôle du pouvoir d’Etat et à la clef pour le contrôle des marchés publics et des méga projets d’investissement [1]. La constestation a vu une première phase commencée en septembre 2005 et qui s’est soldée par le coup d’Etat du 19 septembre 2006. Elle fut organisée et menée par une alliance hétéroclite : l’Alliance du Peuple pour la Démocratie (PAD). Ce regroupement est composé de busisnessmen, de monarchistes, de factions de l’armée et de membres du Parti Démocrate, traditionnel allié des militaires et de la monarchie.

Dans un pays où il y a une confusion totale entre politique et business, cette coalition, menée par un magnat de la presse Sondhi Limtongkul et regroupant le vieil establishment, ne supportait pas d’avoir été evincée des affaires par Thaksin Shinawatra, arrivé au pouvoir par des élections démocratiques en 2001 et réélu triomphalement en 2005. Sous la houlette de Thaksin et de son parti le Thai Rak Thai, de gros entrepreneurs « amis » avaient réussi à dominer la vie politique et économique du pays, gérant celui-ci au mieux de leurs intérêts [2].

Les intérêts financiers et le pouvoir de la famille royale, mais aussi de l’armée et de certaines « grandes familles financières » non liées au clan Thaksin étaient très sérieusement menacés.

Utilisant des ressorts nationalistes et s’appuyant sur le raz le bol bien légitime de la corruption, la PAD avait réussi à mobiliser largement en 2006 la classe moyenne de Bangkok contre le gouvernement de Thaksin. Malgré des manifestations massives et continues pendant près d’un an, la popularité de Thaksin dans les milieux populaires ne se démentait pas et ses opposants n’ont trouvé d’autre alternative que le coup d’Etat du 19 septembre 2006 pour revenir aux affaires.

Un coup d’Etat dans l’eau

S’en est suivie, une période de 15 mois d’un gouvernement inepte appointé par les militaires qui a permis de mettre en lumière que, s’il y avait eu un changement de décor et d’acteurs, les affaires continuaient alors que la situation des plus démunis se dégradait du fait de la hausse rapide du coût de la vie.

La junte a mis à profit ces quinze mois pour écrire une nouvelle constitution dont l’objectif était de réduire le pouvoir du premier ministre et de l’exécutif, de renforcer le rôle dirigeant de l’armée et de limiter considérablement le pouvoir des hommes politiques élus. Tout a été mis en œuvre pour réduire l’influence de Thaksin : dissolution du Thai Rak Thai (TRT), interdiction d’activité politique de 111 de ses cadres dirigeants, interdiction de faire campagne pour le non lors du référendum portant sur l’approbation de la nouvelle constitution, obstacle à la candidature des ex-membres du TRT lors des élections législatives du 23 décembre 2007. Malgré toutes ces tentatives de la junte, les élections ont ramené au pouvoir ceux là mêmes qui en avaient été chassés. Le PPP, Parti du Pouvoir du Peuple, constitué en remplacement du Thai Rak Thai, fut élu très largement alors que le Parti Démocrate, soutenu par la junte au pouvoir, fut lui très largement distancié.

Les militaires accusant le coup de leur défaite cherchèrent dans un premier temps à détendre les relations avec le PPP, ce qui se traduisit en particulier par le retour d’exile de Pojaman Shinawatra, bientôt suivi par Thaksin son mari.

La crise refit surface quand les opposants à Thaksin cherchèrent à transformer le résultat des élections à leur avantage en invalidant une partie des candidats PPP grâce à la complaisance de juges de la cour constitutionnelle, tous fidèles « royalistes » et pro-coup d’État. En réponse, le gouvernement de Samak Sundaravej chercha à modifier la nouvelle constitution afin de se prémunir d’une éventuelle dissolution du PPP.

Dans le même temps, le gouvernement reprit à son compte la politique populiste de son prédécesseur Thaksin, renforçant son avantage auprès des électeurs ruraux du Nord et du Nord Est de la Thaïlande.

La PAD reconstituée en mai 2008 décida alors de lancer une croisade contre le gouvernement accusé de vouloir modifier la constitution dans le but d’annuler les charges de corruption pesant sur l’ancien premier ministre Thaksin. Très vite le mot d’ordre de la coalition fut la démission du premier ministre Samak.

PAD et gouvernement : deux forces réactionnaires

Au delà de la lutte de façade contre l’affairisme et la corruption (dont ses membres ne sont pas exempts), le but principal de la PAD est d’en finir avec la souveraineté du peuple et le système d’élection du parlement selon le principe « un homme, une voix » [3]. Selon ses dirigeants, on ne peut se fier aux masses rurales et ouvrières ignorantes qui vendent leur vote aux caciques locaux lors des élections. Ils voudraient que les députés élus ne représentent pas plus d’un tiers de la chambre et que les deux tiers des députés restants soient essentiellement des officiels à la retraite (et en particulier des officiers supérieurs) et des « personnes importantes » ainsi que des dirigeants syndicaux et d’ONG soigneusement sélectionnés. Ils verraient aussi d’un bon œil que les militaires jouent un rôle politique permanent soit disant pour contrôler la corruption, protéger la monarchie et la souveraineté nationale.

Tous les ressorts sont utilisés pour créer une agitation et des violences propres à justifier un nouveau coup d’État, et faire avancer ces idées profondément anti-démocratiques. Dans les manifestations, la PAD, n’hésite pas à recourir à la provocation pour créer des incidents violents laissant supposer qu’ils se font agresser par des partisans pro-gouvernementaux alors même qu’ils sont à l’origine des tensions. L’objectif est bien de créer une situation de conflit qui justifierait le recours à l’armée pour rétablir l’ordre.

Concernant le temple Khmer de Preah Vihear, la PAD n’a pas hésité, pour tenter de déstabiliser le gouvernement, à exacerber le nationalisme Thaï, en brandissant la menace d’une perte de souveraineté nationale et d’intégrité territoriale. A l’origine de cette tempête nationaliste, se trouve la signature conjointe des gouvernements thaïlandais et cambodgien d’une demande auprès de l’UNESCO pour l’obtention pour le site (temple et alentours) du statut de « patrimoine mondial de l’humanité ». Un arrêté de 1962 de la Cour internationale de La Haye attribue le temple au Cambodge. Mais 4,6 kilomètres de territoire permettant d’y accéder se situent en Thaïlande. La PAD, relayée par le Parti Démocrate, a déclenché cette crise politique contre ce qu’elle a voulu considérer comme un abandon de souveraineté territoriale. Pas moins de 300 personnalités thaïlandaises, dont des acteurs, des sénateurs, des intellectuels, signèrent une lettre de protestation auprès de l’Unesco pour dénoncer cette demande conjointe. Il s’en fallut de peu qu’une guerre n’éclate entre les deux pays, chaque gouvernement ayant de bonnes raisons de politique intérieure d’utiliser pleinement ces ressorts nationalistes [4].

Le gouvernement actuel, quant à lui, est dirigé par un représentant de la droite extrême. Samak est un des responsables des massacres de 1976 à l’université de Thammasat (qui ont fait 40 morts officiels) et de 1992 (manifestations à Bangkok pour le rétablissement de la démocratie). Il défend les intérêts de la fraction de la bourgeoisie commerciale, industrielle et financière liée à Thaksin chassée du pouvoir par le coup d’État. Même s’il a maintenu des mesures sociales prises précédemment par le gouvernement de Thaksin (gratuité des soins de base, moratoire de la dette des paysans, crédits aux petits producteurs et villages…), il développe bien une politique de classe au service des grands bourgeois.

Une contestation déconnectée des revendications sociales.

Le conflit actuel ne résulte malheureusement pas de la contestation sociale mais d’un affrontement pour le contrôle du pouvoir au sein des classes dominantes. Le mouvement ouvrier thaïlandais se caractérise par la faiblesse du syndicalisme et une absence de partis politiques représentant ses intérêts. Le syndicalisme indépendant et combatif qui s’était forgé au cours des luttes exceptionnelles des années 1973-76 et avait su tisser des liens avec les mouvements paysan et étudiant, a été fortement réprimé par le coup d’état de 1976, puis à nouveau lors du coup d’état de 1991 pour ne prendre que les événements les plus marquants. L’interdiction du droit de grève, d’association, et de réunion dans les mois qui suivent chaque coup d’Etat, alterne durant les phases dites de « démocratie parlementaire » avec une législation du travail qui limite très strictement le champ de l’activité syndicale au niveau de l’entreprise ; rend difficile l’exercice du droit de grève et les actions de solidarité ouvrière ; et interdit toute prise de position politique.

Les différents gouvernements, civils ou militaires, ont par ailleurs facilité la création de confédérations syndicales dans le but de diviser le syndicalisme et de permettre aux bureaucrates conciliants, voire de purs gangsters à la solde de la police ou de l’armée, de monopoliser les instances de représentation des travailleurs. Ces bureaucrates corrompus considèrent le syndicalisme comme un business pouvant rapporter gros et permettant d’obtenir des postes importants et encore plus lucratifs dans l’appareil d’État, à condition de faire alliance avec les factions montantes de militaires, policiers et hommes d’affaires, et de ne mener des actions que lorsque cela est souhaité en haut lieu. C’est ce qui explique, par exemple, l’implication dans la PAD de la direction de la confédération syndicale du secteur public, la State Enterprises Workers’ Relations Confederation (elle regroupe quarante-trois syndicats et annonce deux cent mille membres).

Malgré ces obstacles, des syndicalistes indépendants ont maintenu une activité au niveau de l’entreprise, choisissant parfois de créer des ONG plutôt que des syndicats, afin de contourner les obstacles légaux à l’activité syndicale et en créant des coordinations géographiques dans les concentrations ouvrières. Des luttes très courageuses ont eu lieu, notamment dans le textile, pour l’augmentation des salaires, contre la durée du travail excessive, contre les nombreux accidents du travail et maladies professionnelles, et pour les droits élémentaires des travailleuses. Mais elles sont restées peu nombreuses et éclatées, ne parvenant pas à converger en un mouvement national comme en 1973-76. Les alliances forgées avec des ONG combatives ont été précieuses pour augmenter le niveau de conscience des travailleurs et nouer des liens avec des associations paysannes ou villageoises en but au surendettement et à la destruction de l’environnement. En dépit de ces avancées, les militants combatifs syndicalistes et associatifs ne sont pas parvenus pour l’instant à s’unir pour créer un parti politique indépendant permettant de représenter les travailleurs de tous les secteurs lors des épisodes de démocratie parlementaire, ou pour organiser la résistance aux coups d’État. La fin piteuse du Parti Communiste de Thaïlande (PCT) au milieu des années 80, qui a rendu les armes après vingt ans de guérilla maoïste stérile, qui l’avait amené à déserter les usines, a contribué à la désorientation et à la démobilisation. Comme partout dans le monde, une nouvelle perspective socialiste pour le 21 siècle est à redéfinir afin d’offrir une compréhension du monde actuel et des alternatives possibles.

Les obstacles légaux mis en place par l’État thaïlandais sont une autre explication à l’absence de parti social-démocrate ou révolutionnaire. Les travailleurs doivent voter dans la ville ou le village dont ils sont originaires et pas dans la ville où ils vivent et travaillent. Comme la majorité des ouvriers et des travailleurs urbains sont d’origine rurale, ils ne peuvent pas voter pour un candidat issu de leur rang. Bien évidemment, les différents gouvernements se sont toujours refusé à modifier cette législation.

Construire une alternative progressiste

Mardi 9 septembre, les 9 juges de la cour constitutionnelle ont révoqué le premier ministre pour avoir violé la constitution au motif que, fin gourmet, il anime à la télévision des émissions de cuisine contre rémunération. Si être payé par une chaine de télévision quand on a la charge de l’État pose évidemment un problème de fond, il n’échappe à personne qu’il s’agit d’un prétexte : une fois de plus des juges « pro coup d’État » s’arrogent le droit de trancher le débat politique. Pour autant cette mesure ne va en rien régler la crise. Selon toute vraisemblance, Samak sera à nouveau soutenu et élu premier ministre par la coalition de 5 partis qui forment autour de lui la majorité parlementaire.

Ouverte de fait par l’arrivée au pouvoir de Thaksin en 2001, cette crise politique aiguë au sein des classes dirigeantes est loin d’être tranchée. En l’absence d’alternative, certains éléments progressistes ont la tentation de soutenir soit le gouvernement, arguant qu’il a été élu démocratiquement, soit la PAD dans la lutte contre la corruption et l’affairisme du gouvernement. Les travailleurs n’ont rien à gagner à choisir un camp plutôt qu’un autre. Il ne peut en résulter qu’une nouvelle diminution de l’espace politique démocratique et une plus grande difficulté à reconstruire un mouvement politique indépendant représentant les intérêts des travailleurs.

Espérons cependant que le débat politique ouvert permettra aux associations progressistes de faire avancer leurs propres revendications.

Notes

[1] Voir : Sanuk Jean, Sabai Danielle, Coups d’état en Thaïlande : une spirale sans fin ?
http://www.europe-solidaire.org/spi…

[2] Voir : Sanuk Jean, Sabai Danielle, Thaïlande : le « pays du sourire » à l’heure d’une nouvelle crise politique
http://www.europe-solidaire.org/spi…

[3] Voir : « PAD : bulldog on a leash or another nail in democracy’s coffin ? » Chang Noi, 21 juillet 2008
http://www.geocities.com/changnoi2/…
Disponible sur ESSF : Thailand – PAD : bulldog on a leash or another nail in democracy’s coffin

[4] Le premier ministre cambodgien Hun Sen a aussi utilisé cette affaire alors qu’il était en campagne électorale.


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