Posted by: daniellesabai | 23 October 2006

Coups d’état en Thaïlande : une spirale sans fin ?

Danielle Sabai et Jean Sanuk

La Thaïlande : le développement d’un capitalisme sans révolution démocratique

Le coup d’Etat en Thaïlande du mardi 19 septembre 2006 met fin à près de 6 années de démocratie parlementaire, la plus longue période que la Thaïlande ait jamais connue. Il est le dernier en date d’une longue série. 18 coups se sont succédé sous le règne du roi Bhumibol, couronné en 1946, sans compter ceux organisés par les royalistes dans les années 1930 luttant pour le rétablissement de la monarchie absolue. Comment expliquer ce triste record et éclairer les événements actuels ? Un regard sur l’histoire contemporaine de la Thaïlande met en évidence la lutte continue pour le pouvoir qui oppose la monarchie, l’armée et l’appareil d’Etat. En coulisse, la bourgeoisie commerçante puis industrielle choisit parmi eux ses meilleurs représentants au gré des circonstances. Comme l’explique l’article suivant [1], ce n’est qu’avec l’arrivée au pouvoir en 2001 de Thaksin, que la bourgeoisie décide d’exercer directement le pouvoir. Le dernier coup d’état viendrait en quelque sorte sanctionner un retour à la règle du système politique thaïlandais et mettre fin aux illusions selon lesquelles le développement économique et la fin de la guerre froide allaient naturellement conduire à la fin des dictatures. Il n’y a pourtant aucune fatalité ni particularisme culturel : les thaïlandais, comme les autres peuples, aspirent à la démocratie. En témoignent les mobilisations de masse des années 1970 et 1990. Mais la répression a été brutale, imposant des défaites et obligeant le mouvement populaire à se reconstruire à plusieurs reprises.

L’origine de cet autoritarisme quasi-permanent de la vie politique en Thaïlande est à rechercher dans la formation du système économique et politique. Le premier facteur structurant est le caractère tardif de la révolution industrielle. En Thaïlande comme dans la plupart des autres pays d’Asie du sud-est, la révolution industrielle ne débute véritablement que durant les années 1955-1970, avec une accélération dans les années 1980 et 1990. En conséquence, la classe ouvrière restera longtemps une classe très minoritaire face à la paysannerie et n’existe pas comme acteur politique majeur au moment de la formation du système politique. Ce n’est qu’en 2006 que la paysannerie thaïlandaise passe en dessous des 50% de la population active. Quand on visite l’immense zone industrielle de la région métropolitaine de Bangkok jusqu’au sud-est en direction du Cambodge, on peut observer une révolution industrielle encore en cours et la formation d’une classe ouvrière de plusieurs millions d’individus, très concentrée géographiquement, peu syndiquée et surtout sans appartenance politique. La paysannerie pauvre notamment du nord-est de la Thaïlande soutiendra avec constance les forces politiques proches de la social-démocratie ou du communisme mais sans parvenir à influencer le pouvoir à Bangkok. La classe ouvrière urbaine n’émergera comme classe sociale significative qu’à partir des années 1960-1970. Elle sera alors durement réprimée au point que le mouvement ouvrier, au sens classique du terme est aujourd’hui pratiquement inexistant, pour la plus grande joie des entreprises privées, thaïlandaises et étrangères.

Le deuxième facteur structurant tient à la spécificité de l’histoire de la Thaïlande par rapport à ses voisins. Contrairement aux autres pays asiatiques, la Thaïlande n’a pas été colonisée directement par les puissances occidentales ou le Japon, même si elle en a subit l’influence. C’est une des raisons qui explique le maintien tardif d’une monarchie absolue, jusqu’en 1932. Dans les autres pays asiatiques, la monarchie avait été supprimée ou bien marginalisée par les puissances coloniales. Les guerres de libération nationale au Vietnam, Cambodge, Laos, en Chine, et dans un autre contexte, la guerre de Corée ou le débarquement de Tchank Kai Chek à Taiwan en 1949 ont bouleversé radicalement l’histoire de ces pays. Pas en Thaïlande qui n’a jamais été colonisée, ni « punie » par les alliées pour avoir collaboré avec les japonais pendant la guerre. Par conséquent, il n’y a pas eu de révolution démocratique bourgeoise ni de conflit majeur introduisant une rupture dans l’histoire de la Thaïlande, mais une continuité historique dont l’origine est à rechercher dans la création d’une monarchie constitutionnelle en 1932.

De la monarchie absolue à la dictature

En Thaïlande, une révolution de palais, qui dura 3 heures, mettra fin à la monarchie absolue le 24 juin 1932. La « révolution de 1932 », comme elle est improprement nommée, a été menée par un groupe d’une centaine de personnes, le « parti du peuple », composée à part égale d’officiers commandé par Phibun et de civils dirigés par Pridi. Formés en Europe, ils aspirent à exercer les responsabilités les plus élevées dans l’armée et l’appareil d’Etat. Mais ils ont conscience que les nobles, souvent ignorants, monopolisent le haut de la hiérarchie. Loin d’être des républicains, ils tenteront de convaincre le roi d’accepter de partager le pouvoir dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle où celui-ci conserverait des pouvoirs importants. Le premier gouvernement est par exemple dirigé par un représentant du roi, qui organise en mai 1933 un coup d’Etat contre Pridi lorsque celui propose un plan de « nationalisation volontaire des terres », selon lequel les nobles acceptent de vendre leur terre à l’Etat. Pridi est contraint à l’exil, les officiers du parti du peuple sont dispersés aux quatre coins du pays, et une loi anti-communiste est adoptée contre « toute tentative d’abolition partielle ou totale de la propriété privée ». La victoire royaliste est éphémère, les jeunes officiers du « parti du peuple » réussissant un contre-coup en juin 1933 qui ramène Pridi au pouvoir. En octobre 1933, les royalistes organisent un nouveau coup d’Etat en mobilisant des troupes de province qui marchent sur la capitale. Les troupes de Bangkok commandées par Phibun et financée par les hommes d’affaires, remportent la victoire mais le gouvernement du parti du peuple ne réprime pas durement les royalistes et les invitent à reprendre les négociations en vue d’un compromis politique.

Cette instabilité politique est la conséquence de l’exclusion de la population des luttes de pouvoir qui se jouent selon l’influence des factions respectives au sein de l’armée. La constitution de 1932 n’a pas apportée de réelle démocratie permettant à la population de choisir ses élus, et le cas échéant, de les soutenir. Un parlement est bien créé mais la moitié de ses membres seulement sont élus, l’autre nommée par le roi et le gouvernement composé par le « parti du peuple ». La formation de partis politiques sera autorisée en 1933 et les travailleurs obtiennent le droit de créer des syndicats. Mais lors de la première grève des moulins à riz, les dirigeants syndicaux seront arrêtés et les syndicats supprimés. Les partis politiques seront aussi interdits après la tentative des royalistes de créer leur propre parti pour obtenir une majorité de députés à l’assemblée. Les libertés politiques sont supprimées et la presse muselée au bout de quelques mois.

Les années qui suivent mettront aux prises trois clans : les royalistes qui cherchent à rétablir la monarchie absolue contre ceux qu’ils considèrent être des « communistes », et les deux factions du « parti du peuple » au gouvernement, les civils et les militaires. Coups et contrecoups d’Etat se succèdent, sans que jamais le peuple ne se soulève en faveur de l’une ou de l’autre faction. Les royalistes sont les premiers perdants. Après l’échec du coup de 1933, le roi et la plupart des nobles partent en Europe. Le roi abdique en 1935. S’il en avait eu la volonté, il eut été facile pour le « parti du peuple » à l’époque de supprimer définitivement une monarchie parasitaire, discréditée et défaite. Mais les « révolutionnaires » de 1932 ne voulaient pas d’une république qui aurait pu conduire à une démocratisation permettant progressivement au peuple de participer à la politique. La « nationalisation volontaire » des terres de la noblesse est abandonnée, alors même que des voix s’élèvent en faveur de la vente du domaine royal pour financer une relance de l’économie touchée par la crise de 1929. Le gouvernement préfère sauvegarder la monarchie et désigne un obscur neveu du roi, alors âgé de 10 ans, comme successeur. Mais pendant 16 ans, jusqu’en 1951, la Thaïlande restera sans roi régnant et vivant sur son sol.

Les civils emmenés par Pridi seront les deuxièmes perdants. La survie du gouvernement tenait à la capacité des officiers membres du « parti du peuple » à opposer les bataillons de Bangkok aux bataillons de province emmenés par les royalistes. Le prix à payer sera une montée en puissance de l’armée une fois le danger royaliste écarté. Les effectifs de l’armée sont doublés, le budget de l’armée porté à 26% du budget national de 1933 à 1937. Le chef de la faction militaire, Phibun, devient premier ministre en 1938, et cumule les postes de ministre de la défense, des affaires étrangères et de chef de l’armée. Le parlement est soumis, et le budget de l’armée porté à un tiers. Phibun noue des alliances avec le gouvernement japonais et fonde un mouvement de jeunesse ayant les jeunesses hitlériennes comme modèle. Des thèses affirmant la supériorité de la « race Thaï » voient le jour ainsi que des campagnes racistes contre l’importante minorité chinoise de Bangkok et les autres minorités ethniques. L’armée devient aussi un foyer d’industrialisation.

Le ministère de la défense crée des entreprises publiques dans le textile et le pétrole. En 1941, un « plan national d’industrialisation » étend l’intervention du ministère de la défense à tout un ensemble d’activités industrielles, agricoles et de transport. L’objectif est de contrôler voire d’exproprier les entreprises existantes dans ces domaines, dont les propriétaires sont souvent chinois, « afin de créer une économie Thaï pour les Thaïs », qui se voient réservés toute une série d’emplois. Un code de la nationalité est adopté en 1939, qui oblige les minorités ethniques à « devenir » thaïs, en apprenant la langue, en changeant leur nom et en envoyant leurs enfants dans des écoles thaïs. Beaucoup d’entrepreneurs chinois deviendront ainsi « thaïs » et dirigeront les nouvelles entreprises publiques. Le nationalisme permettra ainsi une jonction de la bourgeoisie industrielle et commerçante avec l’appareil politique civil et militaire.

Révolution de palais, l’établissement de la monarchie institutionnelle va marquer durablement la Thaïlande. Au-delà des nombreuses péripéties qu’entraînent les nombreux coups et contre-coups dans les années suivantes, tous les éléments structurels décrits plus haut perdureront et déterminent la vie politique actuelle de la Thaïlande.

Pridi et les royalistes en exil ayant choisi et combattu aux côtés des alliés reviendront au pouvoir aux dépens de Phibun en 1944. La royauté sera réincorporée par Pridi dans la vie politique et économique au lendemain de la seconde guerre mondiale. Puis Pridi sera à nouveau écarté et contraint à l’exil car n’étant plus utile ni aux royalistes ni aux militaires. Le contrôle du pouvoir opposera les royalistes, qui fondent le « parti démocrate », et l’armée. Les généraux acceptent le retour du roi en 1951 à la condition qu’il accepte une limitation de ses pouvoirs. Devant son refus, ils organisent un nouveau coup d’Etat pour lui imposer ce partage au moyen d’une nouvelle constitution. Le parlement où la majorité des députés sont nommés est un des lieux qui entérine le partage. Le deuxième est le gouvernement où les militaires ont la haute main, ce qui n’empêche pas le roi de négocier des nominations.

La victoire du parti communiste chinois en 1949, et les guerres d’indépendance dans les pays voisins seront une véritable aubaine pour les généraux, la bourgeoisie et les royalistes. Les Etats-Unis feront de la Thaïlande un bastion de la lutte anti-communiste. 45 000 soldats américains stationneront en Thaïlande en 1969. Les trois quart des bombes lancés sur le Nord-Vietnam et le Laos entre 1965-68 viendront de Thaïlande. 11 000 soldats thaïlandais combattront au sud-Vietnam et des milliers seront enrôlés comme mercenaires pour combattre au Laos. Dès 1953, l’aide militaire US représente 2,5 fois le budget de la défense de la Thaïlande, ce qui renforcera la possibilité des factions militaires qui la reçoivent de réussir le coup d’Etat qu’elles projettent. De nouveaux secteurs de l’industrie et des services se développent pour fournir l’armée américaine faisant la fortune de la bourgeoisie thaïlandaise mais aussi des généraux qui, dans la continuité des années 1930, créent des entreprises pour profiter directement du boom économique ou bien multiplient les postes dans les conseils d’administration pour s’enrichir indirectement.

La restauration de la monarchie est organisée de concert par les Etats-Unis et les militaires afin de renforcer l’unité nationale et la stabilité politique. Elle est poursuivie activement à partir de 1957, par le dictateur d’alors, Sarit, 6 ans après le retour du nouveau roi en Thaïlande, Bhumibol. Pour que le roi retrouve une légitimité morale et politique convaincante, on crée un nouveau cérémoniel. Contrairement aux rois du début du siècle qui cherchaient à incarner la modernité en adoptant des « valeurs occidentales » et apparaissaient rarement en public, on remet au goût du jour les rituels de l’époque moyenâgeuse et le roi Bhumibol multiplie les tournées dans les provinces, où il multiplie les œuvres de charité et les projets de développement agricole. Cela lui permet de devenir populaire dans un pays où la protection sociale est alors inexistante et d’apparaître comme le défenseur des paysans pauvres, laissés pour compte de la modernisation industrielle. Un royaliste est nommé au ministère de l’éducation et de nouveaux manuels sont chargés de présenter le roi comme le père de la nation et les Thaïlandais comme ses enfants. Les Etats-Unis apportent leur contribution en reproduisant à grande échelle des portraits du roi qui sont ensuite distribués dans tout le pays.

Le général Sarit peut dès lors se servir de la popularité grandissante du roi pour rendre légitime le coup d’Etat qu’il organise en 1957 pour renverser Phibun. Il rend visite au roi la veille et le jour du coup d’Etat. Sarit s’engage à abroger une loi décidée par Phibun limitant la concentration des terres et qui mettait directement en cause les intérêts fonciers de la famille royale. En échange, le jour du coup d’Etat, le roi le nomme « défenseur de la capitale » puis lui adresse un message d’encouragement et de soutien. C’est à cette occasion que se met en place un rituel dont l’objectif est de museler les protestations populaires contre les dictateurs. Le roi apportant son soutient, ses sujets n’ont plus qu’à obéir. A l’avenir, pratiquement tous les coups d’Etat seront organisés avec la bénédiction du roi, ce qui lui permet incidemment de peser sur le choix des dictateurs. Cela permet aussi à la monarchie d’accréditer l’idée que l’instabilité politique n’est pas due aux coups d’Etat qui rétablissent l’ordre, mais à la démocratie parlementaire, ce corps étranger importée à tort dans la société thaïlandaise. Cette idée est aujourd’hui encore reprise par des observateurs complaisants qui affirment que la démocratie n’est pas une valeur universelle mais un élément de la culture occidentale. La Thaïlande et plus généralement les pays asiatiques ayant une culture différente, il est normal que les libertés démocratiques et la démocratie parlementaire soit limitées, et au besoin, suspendues par des coups d’Etat militaires, venant « réparer » les errements d’un système qui n’est pas adapté aux « valeurs asiatiques » telles que la recherche du consensus pour préserver l’unité nationale. Ces explications « culturalistes » servent de caution aux dictatures qui ne se privent pas de les utiliser pour justifier leur existence.

La réalité est autre. Dès leur plus jeune âge, les jeunes thaïlandais sont soumis à un endoctrinement systématique à l’école et dans les familles devant les conduire à respecter « le roi, la religion, et la nation » comme le disait déjà le roi Chulalongkorn au début du siècle. La laïcité et la république sont des concepts inconnus et dangereux car illégaux. Ce bourrage de crâne qui s’appuie de nos jours sur les moyens modernes de communication et sur un culte de la famille royale rend impossible la pensée critique et l’exercice des libertés démocratiques. Comment penser l’égalité et la revendiquer quand on doit respecter de nombreuses hiérarchies pesantes et que l’on est un sujet du roi et non pas un citoyen ?

Malgré ces obstacles supplémentaires qu’introduit la restauration monarchique, il n’en est que plus remarquable que les mobilisations populaires contre la pauvreté et en faveur de la démocratie vont se multiplier au cours des années 1960-1970.

La révolution industrielle et le renouveau des luttes sociales

Ces luttes populaires sont la conséquence différée du bouleversement social qu’entraîne la révolution industrielle qui prend corps à partir de la fin des années 1950. De nouvelles couches sociales se renforcent ou apparaissent. La bourgeoisie industrielle nationale s’étoffe et élargit le cercle initial de la bourgeoisie chinoise traditionnelle et du secteur industriel public. Le gouvernement thaïlandais pratique une politique protectionniste, classique à cette époque, qui permet la création d’entreprises industrielles nationales puis plus tard incite les entreprises étrangères, surtout japonaises, à s’installer en Thaïlande. L’industrialisation se concentre dans et autour de Bangkok puis plus tard vers le sud-est, le long du golfe de Thaïlande qui offre un débouché sur la mer et facilite les exportations.

En conséquence, la population de Bangkok passe de 780 000 à 2,5 millions de 1947 à 1970, soit un triplement en 23 ans. Entre 1960 et 1970, la classe ouvrière et la « classe moyenne » employée surtout dans les services augmentent de 49% contre une augmentation de la population active de 22% et entre 1970 et 1980 ces chiffres sont respectivement de 85% et 38%. La population étudiante passe de 18 000 en 1961 à 100 000 en 1972. Cette nouvelle population ouvrière, étudiante et urbaine en croissance rapide manifeste et fait grève. Les statistiques officielles qui sous-estiment la réalité enregistrent 34 grèves d’une durée moyenne de 2,6 jours impliquant 7603 ouvriers en 1972, en pleine dictature militaire. En 1973, on assiste à un soulèvement en faveur de la démocratie, on enregistre 501 grèves impliquant 178 000 ouvriers mais d’une durée moyenne plus faible, 1,7 jours. 70% de ces grèves ont lieu après le 14 octobre 1973 au lendemain d’une manifestation qui, à l’initiative des étudiants, a rassemblé 500 000 personnes à Bangkok pour demander le rétablissement de la constitution et d’un parlement élu. Une délégation est reçue par le roi. Mais le matin du 14 octobre, l’armée tire sur la foule des manifestants qui ne se sont pas encore dispersés, tuant 77 personnes et en blessant 857. Les grèves sont clairement des grèves de protestation politique.

Malgré cette répression féroce, les grèves se poursuivent de 1974 à 1976, impliquant plus de travailleurs et d’une durée plus longue. Ce sont des années d’intenses débats politiques et de radicalisation où les étudiants thaïs, découvrent et importent les idées développées en occident par le mouvement étudiant de 1968, découvrent les idées révolutionnaires, élaborent aussi leur propre pensée à partir d’une tentative de synthèse entre les idéaux de justice portés par le bouddhisme et le marxisme. Les manifestations sont quotidiennes et maintiennent la pression sur le gouvernement. Mais surtout, les étudiants thaïs font parviennent à opérer une jonction avec les ouvriers en lutte puis les paysans. En 1974, ils viennent en aide aux 6000 ouvriers du textile en grève dont la lutte permet d’arracher au gouvernement une augmentation du salaire minimum et une meilleure législation sociale qui légalise les syndicats. Les paysans, venant essentiellement du nord viennent manifester à Bangkok pour obtenir une augmentation du prix du riz. Là encore le gouvernement recule. Encouragés, les paysans fondent la Fédération des Paysans de Thaïlande (FPT) qui rapidement regroupe 1,5 millions de paysans dans 41 provinces. De jeunes moines se joignent à leurs manifestations.

Ce cycle ascendant des luttes populaires est intolérable pour l’aile la plus réactionnaire de l’armée, de la bourgeoisie et de la monarchie. Sur fonds de victoire des guerres de libération nationale au Vietnam, au Cambodge et au Laos tout proche où la monarchie est abolie, les élites au pouvoir ne peuvent accepter l’unification des mouvements populaires et leur jonction avec la guérilla communiste.

Formé en 1930 par Ho chi Minh, le Parti Communiste de Thaïlande (PCT) est resté pendant longtemps une base arrière des communistes chinois et vietnamiens opérant à partir de la Thaïlande en direction de leur pays d’origine. Il compte peu de thaïlandais et la répression limite son influence dans la vie politique thaï. C’est durant la guerre que le PCT sort de la marginalité en étant une branche très active de la résistance à l’armée japonaise. Il tient un nouveau congrès de fondation en 1942 avec pour but de s’ancrer dans la société thaïlandaise. A la fin de la guerre, il obtient la suppression des lois anti-communistes, sort de la clandestinité pour se présenter aux élections, et s’engage dans le travail syndical. Il coordonne deux grèves à grande échelle en 1945 et 1947 dans les moulins à riz, et organise des manifestations de masse le 1er mai 1946 et 1947. C’est à partir de cette date que le courant maoïste devient majoritaire. Le PCT commence à débattre d’un tournant vers les campagnes pour y organiser une guérilla qui permettra ensuite la conquête des villes. Cette orientation est mise en pratique en 1961.

Des foyers de guérilla sont organisés dans les collines du nord, ou vivent les minorités Mong, Yao et Lua, dans le nord-est, la région rurale la plus pauvre de la Thaïlande, et dans le sud à majorité malaise où une jonction est opérée avec le Parti Communiste de Malaisie. En 1969, l’armée thaï estime que la guérilla compte 8000 combattants, contrôle 412 villages, et que 6000 autres subissent son influence regroupant près de 4 millions de personnes. La répression de l’armée est brutale. Incapable de vaincre la guérilla dans les forêts, l’armée bombarde au napalm les forêts, massacre aveuglément les populations villageoises, en particulier les minorités ethniques, et rase des milliers d’hectares de forêts pour priver la guérilla de son abri naturel. Mais si la guérilla remporte un succès localisé, elle est incapable d’exercer une réelle influence dans les villes. Le développement des luttes ouvrières et estudiantines à Bangkok et dans les grandes villes lui offre l’occasion de briser cet isolement. C’est ce que veut empêcher l’armée.

A partir de la fin 1974, l’armée, la bourgeoisie et la monarchie organisent la riposte en créant des milices fascistes, le « mouvement des villages scouts » et un mouvement de « vigilants » qui parcourent les campagnes en demandant : « aimez-vous la Thaïlande ? Aimez-vous votre roi ? Est-ce que vous haïssez les communistes ? » Ces deux mouvements créés par la police des frontières et les unités de l’armée engagées dans la lutte contre la guérilla communiste, se déplacent dans les zones urbaines. Ils y organisent des camps où passent près de deux millions de personnes incluant des chefs d’entreprise, des officiels du gouvernement et leurs familles.

Ces milices fascistes organisent une campagne de terreur, attaquant les manifestations, assassinant systématiquement les dirigeants paysans, ouvriers, le secrétaire général du parti socialiste, des députés de gauche, des attentats à la bombe au siège des partis de gauche. Des appels aux meurtres sont lancés tous les jours sur les radios contrôlées par l’armée. « Ce n’est pas un péché de tuer un communiste mais un devoir de tous les thaïs ». Un des partis de la dictature a pour slogan de campagne électorale en 1976, « la droite tue la gauche ». Le dictateur responsable des tueries de 1973 rentre d’exil le 19 septembre et se fait moine dans un temple situé aux abords immédiats du palais royal. Il y reçoit la visite du roi et de la reine. Deux jours plus tard, des ouvriers protestants contre sa présence sont lynchés. Cette campagne d’assassinats culmine avec le massacre des étudiants de l’Université de Thammasat du 6 octobre 1976. Les « scouts des villages », les vigilants et des unités de la police des frontières attaquent à la roquette, aux missiles anti-char et à la mitrailleuse le campus. Officiellement, 43 étudiants sont assassinés sans compter les blessés, les viols et les brulés vifs. 8000 arrestations ont lieu. Cette nuit là, un nouveau coup d’Etat est légitimé par le roi. Le mouvement paysan est anéanti, et environ 3000 étudiants et ouvriers rejoignent la guérilla communiste autant par conviction que par survie.

Grâce à ces renforts, les effectifs de la guérilla vont culminer à 10 000 combattants en 1979. Le nombre d’affrontements atteint le millier par an entre 1977 et 1979. Ce développement cache pourtant une crise profonde d’orientation. Les nouveaux arrivés forts de leur expérience des luttes urbaines doutent sérieusement des chances de succès en Thaïlande de la stratégie maoïste de conquête du pouvoir basé sur l’encerclement des villes par les campagnes. La découverte progressive de l’horreur des massacres sans précédents commis par les « khmers rouges » tout proche, avec qui le PCT a parfois collaboré, ébranlent bon nombre de militants à partir de 1979. D’autant plus que les survivants khmers affluent et que les camps de réfugiés khmers (qui sont en fait en fait prisonniers des khmers rouges) sont situés dans des zones de guérilla du PCT. Le conflit entre les « khmers rouges » les troupes vietnamiennes et l’attaque de la Chine ont un profond effet de désorientation et de démoralisation. Le PCT se divise entre une fraction prochinoise et une fraction provietnamienne. La Chine est plus intéressée par le rétablissement des relations politiques et commerciales avec le gouvernement thaïlandais et abandonne son soutien au PCT. Dans ces conditions, la plupart des étudiants et des militants du PCT accepte la reddition contre amnistie proposée par le Général Prem Tinsulanonda qui de chef des armées devient premier ministre en 1981. La plupart des unités du PCT se rendent entre 1982 et 1983, les derniers militants étant arrêtés lorsqu’ils tentent de tenir un congrès en 1987.

A la fin des années 1980, les élites au pouvoir parviennent à leurs fins. Le mouvement populaire est décapité. Il n’existe plus d’organisation syndicale centralisée des ouvriers, ni de mouvements paysan unifié d’ampleur nationale. Sur le plan politique, il n’existe plus de parti politique de gauche ni réformiste, ni révolutionnaire. Le mouvement ouvrier est à reconstruire. Malgré tout leur victoire n’est pas totale. Au cours des années 1980, de nouvelles luttes sociales apparaissent : luttes de villageois pour la préservation des forêts, lutte de paysans contre la construction de barrage, lutte d’ouvriers dans les usines pour l’augmentation des salaires. Mais ces luttes restent sectorielles et éclatées. Surtout, l’aspiration à la démocratie reste vivace. En 1992, de nouvelles manifestations ont lieu à Bangkok pour le rétablissement de la démocratie. Si la classe moyenne est présente dans les premières manifestations, elle disparait rapidement lors des premières violences du pouvoir. Ce sont les étudiants et les travailleurs qui continuent de manifester et subissent la répression. L’armée tire à nouveau dans les rues de Bangkok et le roi est suffisamment habile pour apparaître comme celui qui met fin aux violences. Armée et monarchie font bon ménage pour faire régner l’ordre. C’est la même situation qui se répète en 2006.

Note

1. Coup d’Etat en Thaïlande : Un retour en arrière pour la Thaïlande et l’Asie du sud-est

Bibliographie

Chris Baker et Pasuk Phongpaichit : A History of Thailand, Cambridge University Press, New York, 2005.

Paul Handley, The King never smiles : a Bibliography of Thaïland’s Bhumibol Adulyadej, Yale University Press, New Haven and London, 2006.


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